Georges Nivat
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Soljénitsyne


Table

1. Repères

2. Le cri et l'avalanche

3. Polémiques

4. Des continents de réel

5. Clefs de voûte

6. Le lutteur

7. Athlète de Dieu

8. Écrire russe

9. Être russe

10. "De l'autre rive"

Œuvres de Soljénitsyne
en traduction française

Ouvrages en français
consacrés à Soljénitsyne
et à son œuvre

Ouvrages en langue étrangère sur Soljénitsyne
et son œuvre

Illustrations


Georges Nivat

web — Alexei Grinbaum

2005


Le cri et l'avalanche

« J'avais affronté leur idéologie, mais en marchant contre eux, c'était ma propre tête que je portais sous le bras » (le Chêne et le Veau). Tout Soljénitsyne est peut-être dans cette phrase. Avec lui, la littérature est allée au martyre, a affronté la mort et trouvé son second baptême. On parlera du siècle de Soljénitsyne, comme du siècle de Voltaire. Certes, ni l'injustice, ni l'exil, ni la « prise de parole » n'ont plus rien de commun aujourd'hui avec ce qu'ils étaient il y a deux siècles. Mais, comme Voltaire, Soljénitsyne s'identifie à un certain « cri essentiel» pour la justice. Monstre venu de Platon, l'idéologie du bonheur institutionnalisé a incrusté dans nos paysages et nos âmes cet « archipel » esclavagiste que Soljénitsyne a su dénoncer. A ses contemporains amnésiques ou muets, le « cri essentiel » de Soljénitsyne a rendu un certain sens du combat humain.

De 1962 (date de la manifestation de Soljénitsyne) jusqu'à 1974 (date de l'expulsion manu militari de l'écrivain hors de son pays), la lutte de cet homme contre le pouvoir a passionné l'opinion publique. Chacun sentait que c'était plus que le débat d'un pouvoir tyrannique avec un « dissident » : la naissance d'une révolte fondamentale pour notre époque. Parallèlement à ce défi soljénitsynien, se développait la « dissidence » soviétique. Soljénitsyne en fait partie, en a bénéficié et y a grandement collaboré. Mais il la transcende, car son « jugement » n'est pas d'un « dissident » mais d'un témoin armé par Dieu.

Par l'immensité du témoignage, la rigueur de son architecture, le souffle épique, la richesse de l'émotion, la force de l'ironie et, surtout, la lumière qui traverse ce sous-sol déshumanisé de notre planète, l'Archipel nous a imposé sa marque. Ce n'est nullement parce qu'il a révélé les camps de concentration soviétiques. D'autres l'avaient fait avant lui ; nous ne nommerons qu'un livre, entre une quarantaine : l'émouvant et authentique Voyage au pays du Z/K, de Jules Margolin [*1], paru en 1947. Ensuite parce qu'il y a eu, en notre siècle sinistre, des camps ailleurs qu'en urss et certains combien pires. L'essentiel ici a été une nouvelle vue de l'humanité et un nouveau jugement. Soljénitsyne nous a dessillé les yeux soudés par l'idéologie, immunisés à la terreur. Sans l'art de Soljénitsyne, il n'y aurait eu ni regard, ni « cri essentiel ». Il y aurait eu un document de plus, et les documents sont précisément impuissants face à l'idéologie - la chose a été, hélas, prouvée et reprouvée...

On peut comparer Soljénitsyne à un autre grand dissident russe, Léon Tolstoï. En paroles, la révolte de Tolstoï a été terrible, totale, presque hallucinante. Qui est fou?, Confession, Alors que faire? en sont des témoignages. Mais, outre bien d'autres différences, il y a celle-ci : Soljénitsyne est un auteur pluriel. Il parle pour tous. Il vient d'un substrat indestructible de la société humaine et il a délégation de parole. Les morts et les vivants, les traîtres et les héros lui ont donné leur parole - perdue par eux-mêmes. Quoique brûlant d'une honte et d'un feu non moins personnels, la « confession » de Soljénitsyne n'est pas individuelle comme celle de Tolstoï. Elle est celle d'une humanité de l'ombre. Certes il se raconte, il se dit tout au long de son œuvre - il est Ivan Denissovitch, il est Oleg Kostoglotov, Gleb Nerjine et le narrateur vivant de l'Archipel avec ses aveux, ses cris, ses espoirs et sa foi. Mais le moi repentant, combattant ou maudissant de Soljénitsyne est pris dans un réel qui le dépasse, le submerge, lui donne raison d'être et de crier. Le réalisme de Soljénitsyne est un réalisme surabondant et profondément immergé dans le sens. On peut même avancer l'idée que Soljénitsyne n'est vraiment grand que dans le réel vécu. Lui-même a assigné deux tâches à sa vie : faire parler le Goulag et expliquer la révolution russe. La deuxième s'attaquant aux racines du premier. Aujourd'hui, la première tâche est accomplie (il ne reste plus à l'écrivain qu'à restituer aux œuvres déjà publiées et « échenillées » en vue d'une publication en URSS leur texte intégral : Soljénitsyne prépare aujourd'hui une réédition intégrale de son œuvre) ; l'autre tâche est en cours d'exécution et il semble que Soljénitsyne y ait rencontré pas mal d'obstacles intérieurs : Août 14, premier « nœud » d'un grand roman historiosophique, la Roue rouge, est remis sur le métier, ainsi que les trois « nœuds » suivants. Des extraits ont paru de cette suite, en particulier un portrait de Lénine et l'autre de Nicolas II. Le réalisme de Soljénitsyne, ou plutôt cette hallucination du réel qui est si forte chez lui, pourraient-ils coexister avec l'historien ? Y a-t-il un réel de l'histoire ? La révélation majeure de Soljénitsyne dans ce domaine, c'est que l'histoire vraie du XXe siècle ne peut pas s'écrire avec le document car le document manque ou ment : la falsification, l'oblitération du réel n'avaient jamais connu auparavant une telle ampleur. D'où cette hâte soljénitsynienne, course contre la montre d'une vie qui n'est devenue créatrice qu'à mi-chemin, à la quarantaine sonnée. Loisirs, repos, culture, art pour l'art n'existent pas pour l'homme Soljénitsyne « volé » d'une moitié de sa vie. En un sens, il est un « possédé ». Et il entre dans son ardeur prosélytique une composante iconoclaste et sectaire dont la pensée russe a déjà souffert. Le cas Soljénitsyne ne se ramène pas à l'équation antérieure de 1' « idée russe », mais il en est, d'une certaine façon, la dérivée. Après le discours de Harvard, on serait tenté de dire que la boucle russe est bouclée et que, comme Herzen, l'autre grand exilé russe du XIXe siècle, Soljénitsyne renie la culture qui lui donne accueil.

Songeons enfin à l'homme Soljénitsyne, cet homme dont le visage sévère envahi par une barbe russe (que Tvardovski regrettait) s'éclaire d'un sourire malicieux et bon que les télévisions du monde entier (sauf à l'Est) ont rendu célèbre. Le zek[*2] vindicatif et toujours sur ses gardes, qui récitait sur un chapelet de sa confection des milliers de vers composés mentalement, a su mettre à genoux le pouvoir qui l'avait asservi. Mais jusqu'au 14 février 1974, nul - lui moins que quiconque - ne savait comment se terminerait ce duel inégal. Brusquement, ce fut la parole libre, les hordes de journalistes, les écrans de télévision, des auditoires immenses et peut-être même le plus grand auditoire télévisuel qu'ait eu un homme d'aujourd'hui. Enfin l'isolement, la grande propriété de Cavendish avec la maison, le musée-bibliothèque, l'étang et la cahute en contrebas. « Partir pour des années dans un coin perdu, parmi les champs, le ciel, les bois, les chevaux - et puis écrire un roman, sans hâte. » Une partie du rêve s'est réalisée. Mais la hâte n'a pas disparu. Elle ne le quittera plus. Pour Soljénitsyne, « la forêt de Birnam s'est mise en marche » et l'heure de l'homme est à la hâte. A son compagnon, le poète Tvardovski, il écrivait en 1969, après un dernier orage entre eux suscité par la divergence fondamentale qui les opposait : « Je perçois toute ma vie comme le redressement progressif d'une posture agenouillée, comme le passage progressif d'un mutisme forcé à une libre parole. C'est ainsi que ma lettre de naguère au Congrès et celle d'aujourd'hui ont constitué de ces moments de haute volupté, de libération de l'âme. »

Cependant, cet homme Soljénitsyne a certainement eu, comme tous les rescapés du monde concentrationnaire, à lutter contre la seconde nature que sécrète ce monde clos. Les psychologues savent que ce cosmos rétréci crée un asservissement intime à la clôture, ainsi qu'une peur cachée devant sa rupture. Le « cercle » de cet enfermement reste gravé chez les rescapés. Derrière la haute volupté de l'affranchissement, il y a aussi l'inconsciente volupté à rester enfermé. Nul doute que Soljénitsyne ait eu à lutter intérieurement. Il y a peut-être même des séquelles de cette lutte dans les attitudes du reclus de Cavendish aujourd'hui.

Mais il est clair que le créateur Soljénitsyne a libéré, sinon entièrement « guéri », l'homme Soljénitsyne. Le Premier Cercle, poème de l'enfermement et de sa sublimation intérieure, a été le premier grand geste libérateur. Son créateur a retrouvé la démarche des sages de l'Antiquité, il est un Marc Aurèle du Goulag, version moderne de l'esclavage. Et d'abord écrit par 1' « écrivain souterrain » pour sa propre guérison, ce manuel de l'affranchissement a été divulgué pour notre collective guérison. Car Soljénitsyne, c'est fondamental, croit à l'action morale du verbe. Le cri individuel peut déclencher l'avalanche collective. « Rudes sont tous les commencements quand on n'a que le verbe pour mettre en branle le bloc inerte de la matière. Mais il n'est point d'autre choix quand cette matière n'est déjà plus à toi, plus à nous. Et, malgré tout, il arrive qu'un cri déclenche l'avalanche. »


1 Jules Margolin, La Condition inhumaine, cinq ans dans les camps de concentration soviétiques, Paris, 1949 (traduit du russe par N. Berberova et M. Journot).

2 Rappelons que ce mot soviétique, passé dans notre langue comme intelligentsia » (à la fin du XIXe siècle) ou « goulag », est l'abréviation en jargon bureaucratique soviétique de zaklioutchonny (détenu).