Georges Nivat
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Soljénitsyne


Table

1. Repères

2. Le cri et l'avalanche

3. Polémiques

4. Des continents de réel

5. Clefs de voûte

6. Le lutteur

7. Athlète de Dieu

8. Écrire russe

9. Être russe

10. "De l'autre rive"

Œuvres de Soljénitsyne
en traduction française

Ouvrages en français
consacrés à Soljénitsyne
et à son œuvre

Ouvrages en langue étrangère sur Soljénitsyne
et son œuvre

Illustrations


Georges Nivat

web — Alexei Grinbaum

2005


Le lutteur

Nous l'avons vu, le misionnaire Soljénitsyne se heurte aussi à l'opacité du réel. Mais alors il se fait lutteur, satiriste féroce, tacticien de genie. Tout part d'une révolte : « Il marchait sous le fouet du maître. Le voilà qui fait face » (Camus). C'est d'abord la révolte sourde contre la perversion du sens que veut imposer l'idéologie. Nerjine, dans le Premier Cercle, entend s'ébranler « le tocsin de l'histoire » lors du procès du « parti industriel », un des premiers grands procès fictifs à l'aube des annes 30. Ce n'est encore qu'un désarroi face au discours manipulé. « Un sentiment taraudant de solitude le saisit - les hommes adultes qui s'étaient attroupés à côté de lui ne cormprenaient pas cette simple évidence. » Chacun réagit à ce désarroi et à cette solitude de la première révolte. Pour Claire Makaryguine, ce sont les yeux hostiles de la femme détenue qui lave l'escalier dans la maison du kgb où le procureur, son père, a un somptueux appartement. Et cette rencontre unique se «transforme en un fantôme lancinant qu'elle contourne chaque fois qu'elle emprunte cet escalier. Ce désarroi ne vap»as toujours jusqu'à la révolte. Il peut pourrir intérieurement, évider l'homme, comme il a fait Chouloubine, l'extraor dinaire « hibou » taciturne de la IIe partie du Pavillon. El ce « hibou », en fin de vie, ose enfin se confesser à Oleg : « Vous on vous châtiait, nous on nous obligeait à applaudir debout les sentences prononcées. Nous devions réclamer votre exécution, la réclamer! [...] Rien que cette expression : Comme un seul homme! » Le rire dément de Chouloubine accompagne la confession de sa déchéance graduelle. Ardent bolchevik en 1918, chassant les socialistes révolutionnaires, sabrant les paysans révoltés, il devient brillant professeur à l'académie Timiriazev, puis entame un processus de régressi on sociale : il n'est pas volontaire pour le mensonge, mais i3 ne se révolte pas non plus. Le voici assistant, puis garçon de bibliothèque, enfournant dans le poêle la génétique, l'esthétique d'avant-garde, l'éthique, la cybernétique, l'arithmétique. « A quoi bon des bûchers dans les rues ? Dramatisme superflu! Nous, nous faisions ça dans un petit coin tranquille, nous enfournions tout ça dans notre bon petit poêle, et il nous chauffait le petit poêle! » Le mensonge a blessé Chouloubine et des milliers d'autres, mais ils ne se sont pas révoltés. Roubine, lui, le marxiste intègre de la charachka, a senti cette blessure quand, jeune komsomol, il « collectivisait » les villages ukrainiens réduits à une famine terrible, en 1932. Comme dans le Festin pendant la peste de Pouchkine, le charretier de la mort passait chaque matin en psalmodiant d'abord : « Eh! y a-t-il des morts là-dedans? » puis ensuite : « Eh! y a-t-il des vivants là-dedans? » Ce souvenir est « coincé dans sa tête, marqué au fer rouge », et hante ses nuits d'insomnie.

Soljénitsyne s'est longuement interrogé sur la passivité de ses concitoyens, et sur sa propre passivité. L'examen de conscience auquel il se livre est une des composantes essentielles de l'Archipel. Mais le plus notable est que, en dépit de quelques coups de chapeau à Koestler, il n'accorde aucun crédit à la thèse du Zéro et l'Infini. La dialectique de la révolution aboutissant aux « camps d'esclaves sous la bannière de la liberté » (l'expression est de Camus) lui paraît un mensonge. Il démontre plus simplement l'engrenage qui amena Boukharine à un reniement abject. « Le cœur s'empâte d'orgueil comme le cochon de lard. » L'accès aux privilèges pourrit les hommes extrêmement vite. Le lieutenant Soljénitsyne, parvenu aux galons après le dur dressage de l'école d'officiers, brutalisait des pères de famille et même des grands-pères tenus de le vouvoyer et de lui obéir. « Voilà ce que les épaulettes font d'un homme. Où étaient passées les recommandations de ma grand-mère devant l'icône? Qu'étaient devenus mes rêves de pionnier, le règne à venir de l'Égalité sacrée ? » Soljénitsyne refuse absolument la casuistique du commissaire et de l'inculpé. Pour lui, il n'y a que le vice : violence, égoïsme, orgueil, racisme et haine de classe (cette « haine » que dénonce Chouloubine, le « meunier fou »). Une fois entré dans l'homme, il prolifère. « En taisant le vice, en l'enfonçant dans notre corps pour qu'il ne ressorte pas à l'extérieur, nous le semons et, à l'avenir, il n'en donnera que mille fois plus de pousses » (Archipel, I, IV). Cela s'applique à « Boukharinet », jouet du lent sadisme politique de Staline, comme aux millions de « lapins » qui se sont laissé donner le coup sur la nuque en silence.

Claude Lefort a expliqué « pourquoi Soljénitsyne ignore avec mépris le contenu de la discussion qui met aux prises le procureur et l'accusé[*1]». Soljénitsyne apporte une multitude d'exemples de victimes communistes du stalinisme qui n'ont pas changé un iota à leur discours total, déplaçant seulement l'ennemi (que, par exemple, ils supposent embusqué dans le Guépéou).

La révolte commence par un « non ». Et si l'Archipel est une chronique monumentale de la violence, c'est aussi un martyrologe de ceux qui ont dit non. Soljénitsyne, aidé par ses 227 « coauteurs » dont il ne peut pas encore livrer les noms, ressuscite le témoignage de ces résistants qui ont opposé leur non à toute l'entreprise de laminage. Cela va du communiste Vlassov, directeur d'une coopérative alimentaire où il s'efforçait d'épargner la famine à la population de son district, jusqu'aux absents des « grands procès » (s'ils sont absents, c'est qu'ils ont refusé leur propre abjection) et surtout aux portraits de saints qui sont donnés dans l'épilogue du livre IV. Ce sont des êtres qui refusent de se laisser « briser l'âme » avec le corps. Mais la nature humaine, hormis ces cas, n'évolue pas plus vite que la géologie terrestre... La peur, la délation, le vice habitent l'humanité, et nous trouvons chez Soljénitsyne toute une anthropologie du vice, depuis les « cadavres vivants » des délateurs repus jusqu'aux truands « gorilloïdes » qui exercent leur violence bestiale dans les wagons des transferts. Les « frontières » de l'homme sont « inconcevables », vers le bas comme vers le haut...

Un des plus beaux révoltés du Premier Cercle, c'est le vieil ingénieur Guerassimovitch qui repousse l'appât d'une libération anticipée en opposant ce simple sarcasme : « Je ne suis pas un traqueur d'hommes. » Ces héros sont des révoltés qui doivent réapprendre la sincérité et le parler juste grâce à l'ironie, à l'humour, à la subversion du rire. Une « littérature de rire en sourdine ou de rire noir », a écrit Julia Kristeva.[*2] Les personnages de Soljénitsyne sont des « râleurs ». Ils ont appris à résister dans les petites choses. C'est une sorte de « microhéroïsme » (que nous retrouvons dans les livres de Vladimir Boukovski ou d'Edouard Kouznetsov). Micro-héroïsme de la dérision : Nerjine obtenant de se faire restituer son exemplaire du poète Essenine qu'il n'a pas le droit de sortir de la charachka, mais qu'il lègue en partant au concierge aveugle de la charachka, Spiridon. Par pure crânerie, Nerjine reconquiert inutilement le petit livre bleu du « paysan bagarreur » qui « avait trouvé tant de matériau pour la beauté » dans l'humble village russe[*3], ce même petit livre « bleu et dépenaillé » qui ne quittait pas Soljénitsyne à Marfino et qu'il confia à Kopelev lors de son transfert en camp. C'est également Oleg Kostoglotov rabattant le caquet à Roussanov, acceptant une transfusion parce que le sang a été prélevé le 5 mars (jour de la mort de Staline : « Ça, c'est une bonne date pour nous »), se bagarrant pour le droit à vivre son restant de vie comme il l'entend.

Le rire libère les bagnards de leurs chaînes. De nombreux chapitres du Premier Cercle sont des bouffonneries libératrices, catharsis du monde bagnard par la dérision : au chapitre lv, c'est le jugement du prince Igor, héros du poème épique russe le plus ancien, mais qui, jugé selon les normes soviétiques de 1947, est trouvé coupable de trahison, activités de diversion, espionnage et collaboration avec l'étranger selon les articles 51/1/B, 58/6, 58/9, et 58/11 du Code pénal. La « parodie de justice » ainsi jouée par toute la chambrée fait déferler le rire, chacun des zeks retrouvant son propre procès dans celui du « connétable Igor Olgovitch ». Un autre exemple de rire libérateur est le récit « Le sourire de Bouddha » ou les aventures d'une cellule de la prison de Boutyrki choisie « par hasard » pour recevoir la visite de Mme Roosevelt (anecdote dans la tradition des « villages de Potemkine »).

Cette subversion ironique, Soljénitsyne la pratique dans toute son œuvre à l'égard du monolithe idéologique. Il est un ironiste féroce bien qu'il s'en défende, et en cela vrai disciple de Dostoïevski, l'auteur des Démons, le maître du sarcasme et de la subversion ironique. Car Dostoïevski a beau laisser à ses protagonistes une liberté « polyphonique », il n'en exerce pas moins une continuelle ironie à leurs dépens, ironie poussée jusqu'à la cruauté lorsqu'il s'agit des « libéraux » à la remorque des « radicaux », comme Stéphane Trophimovitch, le pique-assiette de la générale Stavroguine. L'ironie de Soljénitsyne s'exerce aux dépens de tous les représentants de l'idéologie, des « âmes mortes » qui parlent la « langue de bois ». Elle s'exerce souvent par un commentaire en sourdine qui se superpose au discours indirect. Un auteur-juge épie ses personnages et les surprend en flagrant délit de mensonge. Le procédé, déjà sensible dans le Pavillon, est général dans Lénine à Zurich ou encore dans les prépublications [*4] russes d'Octobre 16. Tout se passe comme si, devenu historien, Soljénitsyne ne gardait pas son sang-froid face au document historique. Il rend compte de la séance de la Douma du Ier novembre 1916, citant les sténogrammes du Parlement du palais de Tauride, mais il truffe son compte rendu d'annotations sarcastiques. Ce sont soit des réflexions intérieures de l'orateur qui mettent en valeur sa couardise, sa vanité, sa duplicité, soit des commentaires d'auteur qui relèvent les incongruités et dénoncent les fluctuations.

Le satiriste est un lutteur qui pratique la feinte. Il ne veut pas se dévoiler avant le temps voulu. La position de Soljénitsyne satiriste a subi une translation remarquable. Dans ses premières œuvres, il sape le mensonge idéologique. Il construit le Premier Cercle et tout /'Archipel autour d'une comparaison ironique entre la violence artisanale d'autrefois et la production massive de la violence au XX° siècle. Le titre même de l'Archipel du Goulag (en russe, il y a une rime intérieure) est une splendide trouvaille ironique qui renvoie à Homère, mais ici Circé n'a pas de visage et elle fournit en victimes les porcheries industrielles du Goulag, usines à transformer l'homme en déchet. « Eôs aux doigts de rosé, si souvent mentionnée par Homère, et que les Latins appellent l'Aurore, a caressé de sa main le premier matin de l'Archipel [...]. L'Archipel est né au son des canons de l'Aurore » (l'Aurore est le croiseur qui tira sur le palais d'Hiver le 7 novembre 1917). L'ironie est le mortier de ce gigantesque massif d'écriture, elle rythme et organise le livre, elle se camoufle dans les notes, elle s'infiltre dans les parenthèses, elle se déchaîne dans les pastiches bouffons, les calembours sinistres. L'étude sur la « nation zek » est un pastiche d'opus anthropologique où l'auteur feint l'objectivité et l'impartialité d'un Pallas ou d'un Linné (Archipel, III, XIX).

Les innombrables comparaisons avec le passé nous donnent l'échelle de la dépravation moderne. Elisabeth II faisait arracher les narines mais ne fit pas mettre à mort un seul condamné de tout son règne. Les décembristes furent déportés en Sibérie, mais leurs épouses reçurent l'autorisation impériale de les suivre ou de les rejoindre. Les seigneurs d'autrefois malmenaient leurs serfs mais la célèbre Saltytchikha fut condamnée à onze ans de cachot. Où sont les bourreaux d'aujourd'hui condamnés à onze ans de cachot? Camouflé ou à découvert, usant du « nous » de majesté de l'ethnologue à l'ancienne ou prenant sarcastiquement à partie les Sartre et les Russel, l'auteur de l'Archipel est toujours présent. A l'égard de ses grands adversaires, Soljénitsyne a pour méthode de s'infiltrer dans leur discours intérieur, de les assiéger dans leur cohérence même. La méthode s'explique par la nature du travail préparatoire : Soljénitsyne lit et annote les œuvres, discours, Mémoires, carnets intimes jusqu'à ce qu'il sente couler en lui-même le marmonnement intime de l'existence de l'autre : Staline, Lénine, ou Nicolas II... Les quatre chapitres du Premier Cercle sur Staline sont le paradigme de cette méthode : le despote vieillissant et paranoïaque, enfermé dans son bunker qui le protège du soleil odieux, marmonne devant nous un long ruban de pensées où défilent son dégoût des choses, son mépris des hommes-pygmées qui l'entourent, ses souvenirs du séminaire, de l'Okhrana, d'un Lénine « livresque » et « pusillanime » qui avait besoin de la rude « stabilité » stalinienne. Les autres se sont tous englués dans leurs chimères, leurs talmuds révolutionnaires ; lui, Staline, a pallié leurs faiblesses, a calmement signé les listes de condamnés à mort, a sereinement accueilli l'hommage grandissant de la planète... La longue ruse du nouvel Imperator est en somme étalée par lui-même. Le combattant Soljénitsyne se camoufle dans son héros-adversaire, parachevant par un jeu d'incises et de parenthèses le magistral portrait de cette duplicité souveraine. Du reste, cette guerre d'infiltration semble parfois conduire 1' « espion » Soljénitsyne à de surprenantes collusions avec son adversaire. On se prend presque à penser que ce regard condescendant de Staline sur Lénine (le pauvre se figurait qu'on pouvait installer la cuisinière ailleurs qu'à son fourneau) est aussi celui de Soljénitsyne... Un trop long siège de l'adversaire peut conduire à une intimité incongrue...

Ce serait une longue chronique que celle de la lutte de Soljénitsyne. D'ailleurs il l'a faite lui-même dans le Chêne et le Veau, son chef-d'œuvre de « tacticien ». Ses grands textes ont tous été « camouflés » pour une éventuelle publication soviétique, et les futurs chercheurs feront des mémoires ou des thèses sur les versions « allégées » et complètes de chacune des œuvres. Le cas le plus exemplaire est celui du Premier Cercle qui, en passant de sa version en 87 chapitres à celle en 96 chapitres, a profondément changé de signification : le monologue de Staline a considérablement augmenté, devenant une remémoration complète de sa biographie, la révolte de Volodine est devenue beaucoup plus radicale, les propos des « chevaliers » de la charachka se sont encore plus affranchis, Soljénitsyne n'a pas hésité à prendre parti sur des points fort controversés de l'histoire : son Staline émarge au budget secret de l'Okhrana tsariste, les époux Rosenberg sont des traîtres avérés et c'est pour faire échec à leur action que le diplomate Volodine téléphone à l'ambassade américaine. Autrement dit, la version « restituée » qui a paru en russe est beaucoup plus agressive, « antisoviétique » que la version « allégée », où le ressort de l'action est la pitié, non la haine pour le régime. Sans doute cette version restituée est-elle plus proche du Festin des vainqueurs et d'autres œuvres satirico-antisoviétiques « écrites » au camp et encore non divulguées par l'auteur. Car la violence reste fondamentale chez Soljénitsyne. Et les nécessités de la ruse n'ont jamais émoussé la virulence du non imperturbable, goguenard et radical de l'ancien bagnard...

Cette violence est chantée au livre V de l'Archipel, où, dans « l'air dur et pur de la rébellion », défile, pendant la nuit de Kenguir, une armée uccellienne de piques et de fléaux d'armes ; elle est si manifeste qu'en se relisant pour l'édition américaine, Soljénitsyne a cru devoir sinon se rétracter, du moins mettre en garde ses lecteurs contre une possible mésinterprétation de Kenguir : « Le terrorisme est un outil condamnable, mais, en cette occurrence, il a été engendré par quarante années de terrorisme d'État sans précédent, et ceci est un exemple frappant du mal engendrant le mal. » Ainsi, conscient de « l'espace de liberté et de lutte » qu'il met au jour dans son livre, l'apôtre de Cavendish en Vermont veut se démarquer des lanceurs de bombes occidentaux. Mais indirectement, quel aveu ! Le chrétien met en garde, le bagnard de Kenguir jubile...

En un sens, tout Soljénitsyne frémit de l'ivresse de la lutte. Et même son portrait vindicatif du lutteur Lénine est peut-être une purge pour se délivrer de la violence retenue en lui ! Chaque grande œuvre se conclut sur un de ces terribles coups d'estoc : le macaque rhésus aveuglé par la méchanceté humaine dans le Pavillon, le télégramme patriotique annonçant la victoire-bidon de Lvov alors que l'armée russe vient de subir un terrible revers, dans Août 14, et surtout, dans le Premier Cercle, ce correspondant du journal parisien Libération[*5] s'émerveillant des nombreux camions qui livrent de la viande à Moscou, mais ces camions aux inscriptions en plusieurs langues ne livrent pas d'autre viande que du zek vif...

Cette ironie n'exclut pas pourtant un autre domaine du rire, et du rire bagnard : la verve et l'humour. Ces qualités semblent disparaître dans les dernières publications - au moins momentanément - mais elles irriguent le Premier Cercle où la verve goguenarde du « récit bagnard » constitue le rythme même du livre ; elle constitue l'armature de l'Archipel et le rend « vivable » pour le lecteur ; elle n'est pas absente à'Août 14 où, par exemple, s'épanouit la métaphore animale, empruntée au fabliau populaire, à la fable de Krylov et surtout au Gogol des Ames mortes et du Revizor. Nous y reviendrons au chapitre suivant, car nous verrons que cette indulgence de l'humoriste-fabuliste est étroitement liée à 1' « être russe ». Le satiriste féroce s'emploie à démasquer l'idéologue bourreau, tandis que l'humoriste populaire fait réapparaître les « qualités russes ».

De nombreux recueils[*6] ont déjà été consacrés à 1' « affaire Soljénitsyne ». Elle n'est toujours pas close et 1' « ermite de Cavendish », secondé par son épouse, Natalie Svetlova, n'a pas renoncé au combat. Si l'on analyse la conduite de ce combat, on verra que la plus grande qualité tacticienne du « combattant » Soljénitsyne est de savoir attendre, se taire et ne se déclarer qu'au moment choisi par lui et non par l'adversaire ou les circonstances. Lorsque les insinuations se font plus venimeuses et que l'establishment des idéologues prend petit à petit sa revanche sur la publication d'Une journée d'Ivan Denissovitch, on voit que sa tactique essentielle est de prendre les mots au pied de la lettre : pourquoi l'Union des écrivains ne défend-elle pas les écrivains ? On veut qu'il condamne l'exploitation que 1' « étranger » fait de son œuvre, mais il ne connaît aucun « étranger », il n'y a pas d' « étranger » pour un auteur soviétique! La lettre au IVe Congrès des écrivains (22-27 mai 1967) est la première attaque frontale. Elle est violente, mais habile car elle se cantonne à la littérature. Appelant un chat un chat, elle démasque et dénonce la censure, en fait un historique impressionnant et s'achève par une sobre déclaration : « Nul ne réussira à barrer les voies de la vérité et je suis prêt à mourir pour qu'elle avance. » Désormais, cette déclaration, cet appui absolu sur la mort acceptée, confère à toute la stratégie de Soljénitsyne une tonalité à part. Jusqu'au jour de soin expulsion, le duel engagé a pour postulat implicite ce défi inusité : l'écrivain mettant sa mort dans la balance. L'écriture même de Soljénitsyne sera indélébilement marquée, nous le verrons, par cette vocation au sacrifice.

Dans la discussion» avec ses collègues de Moscou, puis ceux de Riazan (chargés de l'exclure de l'Union des écrivains), Soljénitsyne combine ces deux puissantes armes : la mobilité tactique et le réduit inexpugnable. Pendant les curieuses années de no man's land qu'il mène en urss, rebelle exclu de partout mais toléré faute de décision du pouvoir, il exploite avec un art militaire consommé les possibilités de rencontre avec la presse occidentale, luttant contre les insinuations des « tribunes secrètes ", que relaient certaines publications de l'Ouest (l'article de la revue Stern du 18 novembre 1971), contre le truquage de certaines de ses éditions à l'Occident, voire même contre la pusillanimité de l'ambassadeur de Suède. Son seul secret est de tout dénuder, d'aller au fond des choses, stupéfiant ainsi l'adversaire. On croit l'entraver en lui refusant l'autorisation de séjour à Moscou (où vit sa nouvelle femme) ? Il contre-attaque en dénonçant ce nouveau « servage ». Le menace-t-on de mort (par lettres anonymes de « brigands » accrédités) ? Il répond par un testament envoyé en Suisse : son arrestation déclenchera automatiquement la publication de l'Archipel. Soljénitsyne reste en marge du mouvement dissident, veillant à ne dilapider ni son temps ni son crédit. Mais dans l'interview du 23 août 1973, il donne un magistral tableau de la dissidence d'alors et des positions morales qu'elle fait naître. A relire tout l'œuvre de Soljénitsyne publiciste, on reste frappé par son extraordinaire cohérence. Depuis la lettre au IVe Congrès jusqu'au discours de Harvard, les thèmes sont les mêmes, mais ils ne se dévoilent que peu à peu, tous commandés par le primat du critère éthique. De là découlent la subordination de la démocratie aux buts éthiques de la vie, sensible dès la Lettre aux dirigeants de mars 1974 (sous le voile de l'ironie) et qui éclate à Harvard en 1978 ; également le primat de la nation sur l'idéologie qui est élaboré dans Des voix sous les décombres et finit par une mordante condamnation des libéraux russes de février 1917 (interview de février 1979) ; le déni du droit moral à émigrer pour ceux qui se prétendent russes apparaît dans l'interview à la CBS de juin 1974, se précise avec la lettre publique à Pavel Litvinov en janvier 1975, devient un violent réquisitoire en février 1979 ; le regret que l'Occident se soit allié à Staline pour vaincre Hitler apparaît dans le discours de New York en juillet 1975 et s'explicite en mai 1978. Soljénitsyne ne prend la parole que selon sa propre décision, non selon les sollicitations des médias. Et, à chaque interview, il assène un argument de plus, polémiquant avec le journal le Monde qui annonce (faussement) son départ pour le Chili de Pinochet, se faisant injurier par la presse espagnole de gauche en mars 1976, suscitant de nombreuses répliques à ses thèses de Harvard. Il délègue sa femme à Paris en avril 1978 pour assurer la défense publique de Guinzbourg et des autres responsables du Fonds social russe. De cette œuvre de publiciste ressort une conviction manichéiste très vigoureuse, mais qui n'est pas celle que des lecteurs inattentifs croient. Tout est commandé par une vision historiosophique précise : le Mal vient de l'humanisme, de l'anthropocentrisme né à la Renaissance et importé en Russie depuis Pierre le Grand. Cette vision des choses imprègne son action de publiciste et ses convictions de prophète, elle explique ses bizarreries (éloge du juif quand il est en Israël, État « religieux »), ses erreurs de pronostic (le Portugal n'a pas « sombré » dans la « captivité communiste », mais, pour Soljénitsyne, la démocratie sécularisée ne saurait que tout « lâcher »), ses prédictions avérées aussi (concernant le Vietnam postaméricain). Il choque une multitude d'esprits occidentaux, mais il sait également trouver ses alliés : ses discours aux syndicalistes américains, ses appels au Sénat américain, ses références à l'homme occidental « vrai » qu'ignorent les mass média, mais dont il reçoit des « torrents de lettres », sont plus que des habiletés, ce sont des actes politiques avec lesquels il faut compter. Et leur auteur le sait quand il refuse sarcastiquement l'invitation tardive d'un président américain, Ford. Porteur d'une conviction inébranlable, il sait ne la communiquer que par morceaux, au moment choisi par lui.

En 1978, on voit néanmoins poindre chez ce lutteur-né une sorte de lassitude. Un dernier complément au Chêne et le Veau, écrit à Cavendish en septembre 1978, Dans les relents, trahit cette fatigue, non que l'auteur soit résigné, il fait front avec sa pugnacité habituelle ; cette fois-ci, il répond au libelle d'un certain Tomas Rzezac, journaliste tchèque émigré en Suisse puis passé en URSS. Le livre, intitulé la Spirale de la trahison de Soljénitsyne, a été publié par l'agence de presse soviétique Novosti (comme le livre de Rechetovskaïa). Il s'agit de prouver que, dès les bancs de l'école, Soljénitsyne était un lâche et un faux jeton... L'auteur a exploité les déclarations tardives de deux amis d'enfance et d'Université : Nicolas Vitkievitch (« Koka ») et Cyrille Simonian. C'est la trahison de ce dernier qui semble avoir le plus blessé Soljénitsyne. Entre-temps, Simonian est décédé, et Soljénitsyne s'adresse pathétiquement à lui en outre-tombe. Pied à pied, Soljénitsyne se disculpe devant l'ami en allé, évoquant une visite qu'il lui fit en 1968 à Moscou : Simonian, offensé ou apeuré, n'ouvrit pas la porte ; collé derrière, il retenait son souffle, mais le visiteur apercevait ses pieds. Soljénitsyne rétablit la vérité concernant ses ascendants, il répond avec fermeté et tact à sa première femme, mais, face à Simonian, il « flanche ». On le sent ulcéré par l'accusation d'avoir abandonné sa compagnie encerclée. « C'était une nuit inoubliable, aujourd'hui encore elle est vivante tout entière en moi. Souvent, si souvent j'ai voulu la décrire : d'abord au camp déjà, en vers, des vers trochaïques de quatre pieds, comme une suite aux Nuits prussiennes, et c'était commencé, mais ensuite je l'ai perdu et ça s'est effacé de la mémoire. Puis en relégation j'ai recommencé, en prose cette fois, mais d'autres sujets ont surgi et l'ont supplanté, ce qui fait que je ne m'y suis jamais mis. Tout ce sentiment particulier que la Prusse-Orientale a fait naître en moi a trouvé son expression dans Août. Et cette nuit n'est restée que dans ma mémoire tailladée. » C'est ici une des plus belles pages militaires de Soljénitsyne ; elle est toute imprégnée de cette apesanteur, de cette légère ivresse que donne le danger mortel imminent, le sentiment aigu de porter un corps « emprunté », « éphémère », le sien... Pourtant, ni les accusations de couardise pathologique, de trahison, d'hérédité de bandit, ni la falsification de la carrière du capitaine Soljénitsyne ne désarçonnent l'auteur du Chêne et le Veau. Ce qui vraiment le blesse, ce sont les insinuations concernant sa mère, c'est la souillure de tout un passé commun à Rostov-sur-le-Don. Kirotchka[*7], le camarade d'enfance et d'école, le compagnon des rêves, des méditations d'adolescence, tombé dans cet égout de haine, de mensonge, coauteur d'un misérable mercenaire de la plume ! Mais bientôt le vieux lutteur se redresse : « Tout ce qu'ils ont pu faire - ils l'ont fait. Dans toute l'Union, ordre fut donné de brûler Ivan Denissovitch et Matriona. Même mes habits, ils les ont brûlés, en crachant dessus, dans le poêle de la prison de Lefortovo. Et voici le énième follicule qu'ils éructent pour m'anathématiser. Mais à peine se furent-ils fourvoyés dans le taudis de Voronianskaïa[*8] pour l'étrangler - dans leurs palais bien gardés, leurs royaumes et leurs Raï-kom a pénétré le moribond Archipel, mains nues, chaussé de bouts de pneus[*9]. Et eux de s'agiter! » Personnification lugubre et saisissante de l'Archipel! Une des pages les plus rauques et les plus fortes du Chêne et le Veau. Ce livre étonnant comporte d'autres compléments encore inédits, que l'auteur se réserve de révéler plus tard. Telle une bombe à retardement, l'ouvrage n'a pas encore achevé sa propre détonation. Ancien artilleur, Soljénitsyne sait couvrir ses troupes et préserver les munitions...


1  Claude Lefort, Un homme en trop, réflexions sur « l'Archipel du Goulag », p. 159 et passim.

2  Tel quel, n° 76, été 1978.

3  « Au pays d'Essenine », in A. Soljénitsyne, Zacharie l'Escarcelle et autres récits, p. 41.

4  Le Messager orthodoxe a publié un long chapitre qui est un monologue intérieur de Nicolas II, trois autres consacrés au « Bloc progressiste », à l'activité des libéraux à la Douma ; les portraits de Milioukov, de Rodzianko, de Tchkheïdzé (brossés d'après les Mémoires et les comptes rendus de la Douma) sont au vitriol.

5  Il s'agit du Libération de l'époque, le quotidien que dirigeait d'Astier de La Vigerie.

6  Pour ce qui est des documents antérieurs à 1970, le recueil le plus complet est celui du Cahier de l'Herne.

7  Diminutif de Cyrille.

8  Elisabeth Voronianskaïa avait dactylographié le manuscrit de l'Archipel et en avait enterré un exemplaire. Arrêtée par le kgb, contrainte d'indiquer la cachette, elle fut trouvée morte chez elle à son retour des interrogatoires, fin août 1973. Cet événement décida Soljénitsyne à faire publier le livre à l'Occident.

9  Au camp, les détenus se découpaient des semelles dans de vieux pneus.