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Soljénitsyne 9. Être russe Œuvres de Soljénitsyne Ouvrages en français Ouvrages en langue étrangère sur Soljénitsyne web — Alexei Grinbaum 2005 |
Être russe« Depuis mon adolescence, je me sentais chargé d'une autre mission : écrire l'histoire de la révolution russe, tellement déformée, manipulée, occultée. Et l'histoire de la révolution n'est pas moins importante que celle de l'Archipel, et même elle en est l'origine. Sans l'une, l'autre n'aurait pas eu lieu » (interview du 17 juin 1974). Tel Sisyphe qui aurait vaincu son premier rocher, Soljénitsyne s'attaque au second, plus pesant encore : dire l'histoire vraie de la révolution russe. Il y est encore attelé. Depuis dix ans, il travaille à une gigantesque épopée dont le vrai héros, le seul, est la Russie, une Russie souffrante, presque oblitérée de la face de la terre par des internationalistes qui la haïssent. « Le pire sort sur terre est d'être russe », écrit-il dans l'Archipel en méditant sur la destinée du général Vlassov. Initialement, Soljénitsyne songeait à une épopée en quatorze, voire vingt « nœuds ». Aujourd'hui, il semble ne pas voir plus loin que les huit tomes des quatre premiers « nœuds » qu'il a conçus. Selon le temps que Dieu impartira à l'auteur, l'épilogue se situera en 1917 ou en 1945 (c'est la date qu'un tzigane donne à Vorotyntsev pour sa mort). L'ouvrage animera des centaines de personnages, tous soigneusement « fichés » par leur créateur. Mais il aura aussi des intentions quasi dictatiques. Les chapitres-récapitulations alternant avec les montages de journaux (technique empruntée à Dos Passos) ou avec les chapitres-réflexions (emprunt à Tolstoï) ont une mission d'encadrement pédagogique. Les fragments de chansons populaires ou d'hymnes officiels accompagnent musicalement le texte, comme dans la Fille du capitaine de Pouchkine. Mais Soljénitsyne semble surtout redevable à un émigré russe, auteur prolifique de romans historiques et dont le roman consacré à Lénine, Suicide, prépare le roman soljénitsynien : technique du discours intérieur, mixage des scènes, va-et-vient entre la métropole et les lieux d'émigration : Aldanov. Une autre particularité de cette gigantesque épopée consiste en son « excentrisme » géographique. Certes, il y aura des scènes qui se dérouleront dans les capitales. Mais le cœur de l'action sera situé ailleurs. Les premiers chapitres d'Août 14 se déroulent dans le Kouban, à Rostov-sur-le-Don, dans la Russie du Sud-Est, colonisée par des Cosaques ou des paysans de Russie centrale. Sania Lajenitsyne aime cette nouvelle Russie laborieuse, vaste, Russie des steppes aux senteurs violentes d'herbes et de chaleur. « Mais, ces derniers temps, son affection s'était partagée, depuis qu'il avait fait connaissance avec la Russie originelle ; la Russie des forêts, la vraie, celle qui ne commence qu'à Voronej » {Août 14, 11). Car c'est de Voronej qu'est venu l'aïeul de Soljénitsyne, chassé de chez lui sous Pierre le Grand, et établi dans les « steppes sauvages d'outre-Kouma », Far West russe où chacun vivait à sa guise, éloigné des autres par 1' « abondance de la terre ». Cette Russie des steppes est la Russie de l'homme russe mutin, indépendant, industrieux. Soljénitsyne en fait le berceau de son livre. Le Don paisible se situe, lui, dans la même région, mais chez les Cosaques. C'est un livre que Soljénitsyne aime furieusement, puisque sa propre épopée « voisine » avec celle de Cholokhov. Mais on sait que Soljénitsyne accuse Cholokhov d'avoir « volé » le Don paisible à l'auteur cosaque Krioukov qui, d'après une de ses rares confidences, figurera sans doute dans un des « nœuds ». La Russie de Soljénitsyne est celle de son Sud-Est natal, du front occidental pendant la guerre et de la Sibérie septentrionale. La Russie centrale est, pour lui, le berceau mythique de la nation, celui dont rêve Oleg Kostoglotov, celui que découvre avec respect filial le narrateur de Matriona, cette « Russie moyenne » du paysage apaisant où les églises, « princesses blanches et rouges », grimpent aux collines « au-dessus d'un quotidien de paille et de volige ». Mais cette Russie du tréfonds est un royaume souillé : les églises sont devenues des scieries, les clochers rutilants sont éventrés ; « depuis mille ans, on foule aux pieds et on ignore » cette beauté modeste. Les Études et Miniatures chantent cette Mère Russie comme les bylines chantent Kitèje, la ville engloutie. Célébrant le « lac Segden », l'auteur écrit : « On aimerait s'installer ici pour toujours. L'âme, ici, comme l'air vibrant, ruissellerait entre l'eau et le ciel, et les pensées couleraient, profondes et pures. » Mais le lac a été séquestré par un « prince cruel », potentat local avec sa « progéniture scélérate ». Ainsi Soljénitsyne retrouve le vieux thème de la Russie captive du dragon, déjà exploité par les symbolistes russes et, après eux, par Pasternak dans son Jivago. Inaccessible donc, cette Russie du « centre », à la fois prisonnière et mythique, « Russie des forêts » que symbolise Agnéïa dans le Premier Cercle, référence secrète qui donne à toute l'œuvre de Soljénitsyne son point d'ancrage dans le primordial, dans la forêt mère, dans une Russie mythique qui ne sera pas le théâtre de l'action. La quête de la vérité, la quête du Saint-Graal, aura donc un sens bien précis : ce sera la quête de la Russie. Camouflée dans Ivan Denissovitch, ethnographique dans Matriona, éthique et philosophique dans le Premier Cercle, cette quête devient le thème majeur d'Août 14 puis le thème obsédant, voire irritant, des interviews et des déclarations de Soljénitsyne, qui fonde au Vermont la « Bibliothèque de la mémoire russe » (où il rassemble les Mémoires inédits de ses contemporains). De toutes les descriptions poétiques que Soljénitsyne a données de la Russie, la plus émouvante est celle du village de Rojdestvo-sur-Istia, à la limite des provinces de Moscou et de Kalouga, où il a passé plusieurs saisons dans les années 1970-1973. Le chapitre xliv de la nouvelle rédaction du Premier Cercle, intitulé « A perte de vue », décrit avec un lyrisme déchirant la beauté de ce « quelque chose » que n'auront jamais les Helvéties [*1], « si vaste que deux yeux ne pouvaient l'absorber d'un seul coup ». Cette immensité est enclose lointainement dans la dentelure des forêts. « Un regard sans entrave, à perte de vue, une respiration aisée. » Un bosquet de bouleaux marque le centre de ce cercle : c'est un de ces vrais cimetières russes, à l'abandon, mais un abandon fait de liberté et de beauté. Cependant, un peu plus loin, un village mutilé et misérable, quasi gogolien, présente aux deux promeneurs (Volodine et sa belle-sœur Clara) le spectacle désolant d'une église défigurée, transformée en hangar, l'église de Rojdestvo (la Nativité). Cette souillure au milieu d'une telle beauté, c'est tout le miracle de la Russie, la Russie paysanne, chrétienne, « esséninienne », éventrée par un infidèle. Il semble même à Clara que son beau-frère ressemble à Essenine : rentrant d'Europe, désemparé, pour retrouver une Russie défigurée, lui-même comme dé-russifié... C'est pourtant cette Russie méconnue, livrée aux envahisseurs et aux « princes cruels » qui redonne à Innocent Volodine le sens du sacrifice : la conscience morale. Cette « Nativité » à l'abandon, dans ce vaste horizon de liberté ourlé de forêts et de lumière - c'est le Noël russe, humble et défiguré, par opposition au Noël opulent, commercial, de l'Occident que connaît le diplomate Volodine. Ainsi s'amorce pour Volodine la compréhension de la vraie Russie, aussitôt doublée de la connaissance des sacrifices inutiles qui lui ont été imposés : un obélisque rappelle les guerriers de la 4e division de milice populaire, pauvres types envoyés au front avec un fusil pour quatre ou cinq... « Le pire sur terre est d'être russe » ; mais à cela il est répondu, dans le Chêne et le Veau : « Vivre ailleurs qu'en Russie est impossible! » Ainsi, le moteur de l'entreprise historique de Soljénitsyne, c'est l'énigme de la Russie : faible et forte, pure et souillée, imitatrice servile et défricheuse de l'avenir... N'affirme-t-il pas dans son discours de Harvard que les caractères russes, trempés par l'épreuve que leur a imposée le dragon, sont aujourd'hui plus purs et plus courageux que ceux d'Occident ? Ces deux faces du destin russe sont - une fois de plus - inséparables pour Soljénitsyne : l'abaissement et l'élévation des âmes, la souillure et la pureté. Vieux paradoxe slavophile que l'auteur de l'Archipel a su illustrer mieux encore que ses prédécesseurs du XIXe siècle... Un symbole désigne l'entreprise de destruction de la patrie russe, c'est la roue, ou la meule, symbole récurrent qui devient le titre de la grande épopée soljénitsynienne : la Roue rouge. Tantôt ce sont les « meules où l'on broie notre âme » (Archipel, I, iv), tantôt la « grande roue » qui répartit les condamnés à mort (ib., I, xi), ou encore « la progression dans le pays d'une immense meule écrasant tout » (ibid., III, i). Dans Août 14, cette roue devient une vraie roue de feu : roue du moulin à vent dont les ailes s'embrasent à l'instant même de la rencontre des deux héros, le paysan Arsène Blagodarev et l'officier Georges Vorotyntsev ; le feu court sur les ailes, les lèche de ses langues pourpres puis ébranle la « roue de feu ». Étrange giration qui évoque les roues de feu d'Ézéchiel, couvertes d'yeux et qui persécutent les vivants. Puis, au chapitre xxx, c'est une roue de fourgon devenue folle, « illuminée par l'incendie, indépendante, irrésistible, écrasant tout : une roue! » Même roue, céleste cette fois-ci, lorsque Samsonov décide la retraite et que les points cardinaux chancellent. Ainsi placée sous ce zodiaque de feu, la Russie de Soljénitsyne est vouée à un destin décisif pour le monde. Étrangement, Soljénitsyne place cette conviction dans la bouche aussi bien des adversaires que des défenseurs de la Russie. « L'effondrement de la Russie était la clef universelle », rumine Parvus dans Lénine à Zurich, tandis que lui-même déclare au journaliste Sapiets : « C'est tout le cours de la vie de notre planète qui sera modifié lorsque des changements se seront produits dans le régime soviétique. Là est actuellement le nœud de toute l'histoire humaine. » On pourrait, au demeurant, trouver d'autres séries parallèles : par exemple, le Staline du Premier Cercle, dans son sinistre bougonnement monologique, déclare sa méfiance des repus; Soljénitsyne dénonce inlassablement les « repus », depuis Matriona jusqu'à Des voix sous des décombres, et il désigne dans la tradition de jeûne de la Russie sa vraie vocation. A vrai dire, ces parallélismes surprenants s'expliquent peut-être par une implicite conception luciférienne des doubles démoniaques. L'ennemi emprunte ses armes et son langage aux véritables chevaliers (Staline retrouvant le langage liturgique, les litanies apprises au séminaire). Ainsi Lénine constate 1' « endurance illimitée » de la nation russe, mais c'est pour s'en désespérer. Il se réjouit des pertes russes, les « soulignant de l'ongle » dans la gazette, mais il déplore la perte du « feu » russe, révoltes de Razine et de Pougatchiov, jacqueries d'autrefois. Or, ce feu de l'âme russe, Soljénitsyne le vénère, le ressuscite. La Russie révoltée, c'est pour lui celle des Vieux-Croyants, ces tenants obstinés de la Vieille Foi qui mouraient aux mains des reîtres de Pierre le Grand ou bien s'immolaient en de spectaculaires autodafés. C'est cette Russie révoltée que le peintre Kondrachev retrouve dans le paysage russe : celle des jacqueries, des populistes (les terroristes qui abattirent Alexandre II), celle de Lénine également (mais la mention de Lénine parmi les âmes de feu disparaît dans l'édition « complète » du Premier Cercle), non le Lénine idéologue, livresque, mais le forcené à la violence contenue, le révolté obstiné, austère, besogneux. D'ailleurs, à mesure que paraissent des extraits des « nœuds » suivants, le véritable adversaire de Soljénitsyne, le véritable responsable du désastre de 1917 semble être moins le bolchevik que le libéral russe. Un Lénine piaffant d'impatience, consigné par les circonstances dans une Suisse lilliputienne, peut renâcler : « Que tirer du pétrin russe à la pâte surette ? Pourquoi était-il né dans ce pays d'une si rude étoffe ? Parce qu'il avait un petit quart de sang russe, rien qu'un petit quart, le destin l'avait attelé à cette guimbarde déglinguée, la Russie ! » (Lénine à Zurich ). Mais le « libéral » qui parle avec emphase de la patrie en se livrant à un véritable sabotage est en vérité le tiède dont parle l'Apocalypse et que vomit Soljénitsyne. Un livre a joué un rôle essentiel, semble-t-il, sur la formation des vues historiques de l'auteur de la Roue rouge, c'est Russia 1917 de l'historien anglais (russe émigré) George Katkov. Celui-ci étudie particulièrement la campagne virulente menée par les milieux libéraux russes, francs-maçons, « cadets » et autres, contre l'autocratie, le rôle des Unions de villes et autres comités qui critiquaient acerbement et continuellement le pouvoir. C'est George Katkov qui a tout particulièrement étudié la politique allemande d'aide aux révolutionnaires russes (dont le « wagon plombé » n'est qu'un phénomène très limité) et, en particulier, les personnages qui ont servi de relais à cette politique. Les auteurs de la biographie de Parvus que cite en annexe Soljénitsyne, sont d'ailleurs des élèves de Katkov[*2]. Les chapitres lvi et lxiii du « deuxième nœud » révèlent la violence de la condamnation de Soljénitsyne, dont jamais l'ironie n'avait été plus pesante, ni l'antiparlementarisme plus évident. Le cirque parlementaire met en valeur les histrions comme Tchkheïdzé ou Kerenski et les détracteurs de la Russie comme Milioukov[*3]. Soljénitsyne-narrateur suit pas à pas le leader du « bloc progressiste » montant à la tribune avec componction, il interrompt sarcastiquement ses périodes fleuries, il rétablit dans de courts apartés la simple vérité psychologique, il le surprend en flagrant délit de calomnie, souligne avec hargne ses gallicismes ridicules... Ce n'est pas que Soljénitsyne ignore la faiblesse ou l'incapacité du pouvoir. Il les déplore : « Avec la mort d'Alexandre III s'étaient éteintes l'énergie de la dynastie et sa capacité à écouter les voix sobres et pas les chuchotis des flatteurs, ni les bons mots des causeurs ; morte également la capacité de parler soi-même à pleine voix. » « L'étude d'un monarque », chapitre ajouté à Août 14, est un interminable monologue de Nicolas II où se manifestent également sa bonne volonté et son incapacité à décider. (Le romancier a exploité les Carnets de l'empereur publiés dans les années 20 par les Soviétiques.) Nicolas II est un doux, amoureux de l'ancienne Russie (son monarque préféré est le pieux Alexis Mikhaïlovitch au XVIIe siècle), mais inapte à discerner « la seule ligne juste, connue de la Providence et cachée aux regards de l'homme ». Ce Nicolas II de Soljénitsyne comprend la racine du mal russe : l'hostilité, la haine même de la classe instruite russe, de l'intelligentsia, envers la patrie. Soljénitsyne lui attribue même son projet favori de développement de la Russie vers l'Est, mais il constate ses carences de caractère, une certaine pusillanimité bourgeoise, condamnable chez le monarque de toutes les Russies entré « dans le cercle sans espoir où la raison a été ôtée par Dieu ». Il n'est qu'en certains monarchistes modérés que Soljénitsyne se retrouve, par exemple le « cadet » Chipov, président du parti de la Libération en 1905-1906 et partisan d'un nouveau « Concile des Terres » comme le grand-prince de Moscou en convoquait au XVIe siècle... Bourrée de faits et d'allusions, cette longue rétrospective monologuée met en évidence la technique historique de Soljénitsyne, une technique « lourde », qui a besoin d'une extraordinaire accumulation de renseignements de toutes sortes, et avant tout visuels. Cette « histoire lourde » a même tendance à se surcharger plus encore lorsque le narrateur-juge hésite lui-même à porter jugement. Quand ni la tendresse (pour Samsonov), ni la haine (pour Parvus), ni le mépris (pour Milioukov) ne l'animent, Soljénitsyne semble perdre lui-même ce « fil unique et juste » qui, afirme-t-il, départage les hommes et leur histoire. La difficulté, la lenteur de l'élaboration des premiers « nœuds » de la Roue rouge souligne l'ambiguïté du double rôle qu'il veut assumer : romancier et historien. La plupart des auteurs de romans historiques empruntent, chacun selon ses besoins, aux Mémoires des contemporains ainsi qu'aux synthèses des historiens. Soljénitsyne s'y refuse radicalement. Il lit, annote, met en fiches tous les textes disponibles : Lénine, Milioukov, Maklakov et de multiples auteurs de la première émigration ; il sollicite les témoignages de tous les survivants ; il va lui-même interviewer tel ou tel vétéran des armées blanches, ou la fille d'un ministre du gouvernement provisoire. Mais son grand dessein est de renverser les thèses erronées de l'histoire telle qu'elle est reçue partout. Il s'agit véritablement d'une œuvre comparable à celle de Michelet, révisant toutes les conceptions sur le peuple français à travers son histoire. Ce dessein quasi démiurgique, s'ajoutant au besoin physiologique de tout voir, palper, entendre, de restituer aux « nœuds » choisis dans la matière de l'histoire leur épaisseur inépuisable, rend le projet véritablement gigantesque. L'auteur lui-même, devant l'ampleur de la tâche purement matérielle, a souvent fait allusion à une sorte de course contre la mort. Les dernières déclarations de Soljénitsyne, en mai 1978 et février 1979, disent clairement la conclusion de ses recherches historiques : la condamnation de la révolution de Février 1917, la révolution « libérale ». (« La voilà bien, la légende centrale! Si l'on pénètre le déroulement quotidien des journées de Février, si l'on entre dans chaque détail aussi bien que dans l'ensemble de la situation concrète, il devient aussitôt manifeste que celle-ci ne pouvait conduire nulle part ailleurs qu'en pleine anarchie. En six mois, les gouvernements libéralo-socialistes d'alors ont dilapidé la Russie jusqu'à complète ruine. ») Plus Soljénitsyne avance dans son travail, plus il lui apparaît que tout a été faussé. Les historiens occidentaux sont à la remorque des idéologues soviétiques... Tout est truqué, mésinterprété, voire carrément inversé. Ainsi Soljénitsyne rétablit l'importance de Stolypine[*4] et de sa réforme agraire de 1906-1910; il adopte la thèse du jeune Staline émargeant à l'Okhrana ; il détruit le mythe de l'insurrection de Kornilov (artificiellement gonflé dans le Don paisible (où, d'après D., l'épisode représenterait un « rajout » manifeste). Le « modèle » russe présage tragiquement de l'avenir : l'Occident de 1978, c'est la Russie de 1880, avec ses terroristes, ses intellectuels dévoyés et ce refus maladif de la « réalité » que Berdiaeff et ses coauteurs dénoncèrent dans le fameux recueil des Jalons, en 1909. « L'auto-écroulement de nos libéraux et de nos socialistes devant le communisme s'est répété, depuis lors, à l'échelle du monde entier ; il n'a fait que se prolonger sur plusieurs dizaines d'années : grandiose répétition du même processus d'auto-affaiblissement et de capitulation! » Ainsi ce n'est plus Munich, c'est Février qui devient le prototype de la capitulation de type libéral... Dans le Premier Cercle, on trouve cette description « mathématique » du destin russe : « Pour un mathématicien, l'histoire de l'année 1917 n'offre rien de surprenant. A 900, la tangente prend son essor vers l'infini pour sombrer dans un infini négatif. De même, la Russie, happée vers le haut par une liberté inouïe, s'est aussitôt abîmée dans la pire tyrannie. » Le vrai coupable, le « libéral », le « tiède » de l'Apocalypse (le « bavard » de Lénine, le « barbichu » de Staline) n'est pas encore désigné. En 1979, il est la cible essentielle. A ce processus malin, Soljénitsyne oppose la vision d'une Russie secrète et rénovatrice, une Russie que l'on peut qualifier de « slavophile ». Chaque œuvre de Soljénitsyne est en somme une reconquête de l'authenticité russe. Dans Une journée, à l'allogène César Markovitch (juif, grec ?), « planqué » et intellectuel « dévoyé », s'oppose le moujik Ivan, ouvrier endurant, chrétien « en friche » qui a peut-être oublié « de quelle main on se signe » mais qui a préservé la lumière intérieure ; Aliocha le baptiste [*5], son voisin de « vagonka », est chargé de la lui révéler. Dans la Ferme de Matriona, aux figures odieuses, égoïstes et endurcies des officiels du kolkhoze s'oppose la simple femme au dévouement absolu, la « femme russe » qui « ne courait pas après les choses [...] ne s'échinait pas à s'installer, à acheter des choses pour les préserver plus que sa propre vie [...] qui n'avait rien accumulé à l'heure de sa mort : la chèvre blanc sale, le chat bancal, un caoutchouc dans son pot... » Ce thème du refus de 1' « installation » dans les choses et dans la vie, c'est aussi celui - en filigrane - du Pavillon des cancéreux : les Russes exilés dans l'Orient ouzbek acceptant spontanément la leçon de modération et d'ascétisme que leur donne cet Orient. Le ménage des Kadmine, dans le hameau d'Ouch-Terek, sert d'exemple à Oleg : « N'était-il pas étrange qu'un Russe rattaché par on ne sait quels liens spirituels aux champs et aux forêts russes, à la nature calme et secrète de la Russie moyenne, et envoyé là, contre sa volonté et pour toujours, se fût si vite attaché à cette nudité miséreuse, tantôt brûlée du soleil, tantôt battue des vents, où une journée grise et sereine est accueillie comme un répit, la pluie comme une fête ? » En 1976, Soljénitsyne, dans une interview accordée au journaliste japonais Uchimara, a révélé s'être intéressé, lorsqu'il était à la charachka, à la philosophie extrême-orientale et particulièrement à la pensée de Yamaga Soko. « J'y trouvai des choses frappantes, certaines très semblables à ce que je pratiquais moi-même [...] que celui qui n'est pas capable d'économiser une minute ne tirera nul profit de l'éternité [...] qu'il faut vivre à chaque minute comme si l'on était mort, comme si l'on allait mourir dans l'instant. » Lev Kopelev révèle dans ses Mémoires que Soljénitsyne mettait en fiches, à Marfino, en 1948, les aphorismes de Lao-tseu et de Confucius. Dans le Premier Cercle, au dragon bureaucratique s'oppose l'arche des chevaliers de la charachka ; au « banquet » des repus (les Makaryguine) s'oppose le « banquet » quasi immatériel des rosi-cruciens, qui sont en fait les « nouveaux décembristes » (Abramson cite les fragments du chant x inachevé et « chiffré » d'Eugène Onéguine de Pouchkine). A ces privilégiés de l'esprit s'offre, pour la seconde fois, mais à une échelle tout autre qu'en 1825, le destin des décembristes russes : le sacrifice pur opposé à une domination apparemment absolue. Août 14, enfin, a pour sujet central l'homme russe. A la Russie courtisane (les généraux du qg), à la Russie bigote (le grand-duc), à la Russie patriotarde, s'oppose une Russie sacrifiée, pieuse, antique, celle de Samsonov (« Cette tête découverte, avec sa haute tristesse, ce visage russe à ne pas s'y tromper, russe sans aucun mélange, avec son poil abondant, sa barbe épaisse et noire, ses oreilles massives, son nez massif, ses épaules de géant écrasées par un invisible fardeau, cette traversée lente, royale, évoquant la Russie d'avant Pierre le Grand - tout cela n'appelait pas la malédiction ») et celle des moujiks russes qui, sur la terrifiante « aire de battage » de cette première bataille du XXe siècle, reconstituent d'eux-mêmes, sans intervention du « pouvoir », l'antique « concile » russe, ce mir qui se reconstitue au fond des forêts prussiennes (nous avons vu la structure de byline russe que Soljénitsyne imprime alors à son récit). Comme Léon Tolstoï (dont à la charachka il possède un tome qu'il annote sans fin), Soljénitsyne a une prédilection pour la geste militaire : le Russe est un vrai guerrier car il se dépouille totalement devant la mort. Il se recrée alors l'alliance du peuple paysan, symbolisé par Arsène, Agathon-des-Aires, Méthode-la-Caille ou le « malabar » Katchkine d'une part, et par les chevaliers, les « nouveaux décembristes », les « preux » que sont Nietchvolodov (un vrai monarchiste, sincère), Krymov, Kabanov d'autre part. Eux sont des « commandants-nés », tandis que le moujik est un guerrier-né, fait pour l'ascèse de la guerre (et puis « savoureux, précis, pas un oubli, un vrai plaisir »). Ainsi s'esquisse une « autre » Russie, pré-pétrine, où peuple et « chevaliers » s'entendent sans subordination visible. Mais cette Russie-là est trahie par les Jilinski ambitieux, les Kliouev couards et surtout les « Occidentaux » - introduits comme le cheval de Troie par les « libéraux[*6] » - symbolisés par le sémillant Knox qui vient entraver Samsonov et surveiller qu'on pousse bien au plus vite les armées russes impréparées vers la boucherie... Cette hargne de Soljénitsyne pour le libéral russe a peut-être son origine chez un penseur original et violent de la fin du XIXe siècle, Constantin Leontiev. Celui-ci donna sa forme la plus aiguë au divorce entre le peuple et l'élite cosmopolite (opposition déjà formulée par Ivan Kireïevski sous la forme atténuée peuple/public) : « Ainsi, si on laisse de côté les nuances, on peut diviser la société russe en deux moitiés : l'une populaire, qui ne connaissait rien d'autre que la chose russe, et l'autre cosmopolite qui ignorait tout des choses russes » (Culture et Caractère populaire). On trouve, chez Leontiev, d'une part l'idée que le libéralisme est par essence hostile aux traditions nationales, que partout « il décompose la nation lentement et légalement, mais sûrement », d'autre part que le « progrès » peut être un recul sur tous les plans (idée que Soljénitsyne argumentera en y ajoutant le fameux rapport du Club de Rome et l'apologie de la croissance zéro). L'historiosophie de Leontiev se distingue de celle de Soljénitsyne par son orientation vers Byzance, voyant le développement de la Russie dans la direction du sud et du sud-est (les « détroits » et Constantinople). Soljénitsyne renverse cette vision méditerranéenne de l'avenir russe et, renonçant aux blandices de la civilisation hellène, se fait l'avocat du Nord-Est russe, de la rude et austère Russie septentrionale où mourut en déportation l'archiprêtre Avvakum, de la Sibérie, du Nord-Est, « asile immémorial de l'esprit russe et, selon toute vraisemblance, le plus sûr avenir de la Russie » (Lettre au patriarche Pimène). Il est étonnant que Leontiev, malgré son esthétisme byzantin, ait, lui aussi, reconnu dans les Vieux-Croyants « un des freins les plus salutaires et les plus solides à notre progrès ». Soljénitsyne reprend cette apologie de la Vieille Foi, rebelle à toute soumission, symbole de l'esprit russe de fermeté, d'ascèse, d'auto-restriction. Leontiev était l'avocat d'une rupture culturelle avec l'Europe : « Il n'y aura pas de pensée russe tant que nous ne cesserons pas d'être européens. » Il dénonce une certaine haine russe de soi-même qui existe depuis toujours (Kourbski au XVIe siècle, Kotochikhine au XVIIe), dont l'expression la plus célèbre se trouve au XIXe siècle dans les Lettres philosophiques de Tchaadaev et qu'a bien résumée dans une poésie le jésuite russe Petchérine : Qu'il est doux de haïr la patrie Et de guetter sa proche destruction. La « slavophilie » de Soljénitsyne commence par un indissoluble lien avec le pays, quel que soit son destin. On ne quitte pas la fourmilière en feu. Pour expliquer le sursaut des Russes en 1812, après l'incendie de Moscou, Tolstoï évoque, dans Guerre et Paix, la fourmilière détruite et aussitôt reconstruite : « Tout est détruit hormis quelque chose d'indestructible, d'immatériel, qui constitue toute la force de la fourmilière... » Soljénitsyne reprend l'image dans une de ses Études et Miniatures : « Chose étrange, les fourmis ne s'éloignaient pas du feu. A peine leur frayeur surmontée, elles faisaient demi-tour, tournoyaient un moment, puis une force mystérieuse les tirait en arrière, vers la patrie abandonnée, et nombreuses étaient celles qui escaladaient à nouveau le rondin ardent, le parcouraient en tous sens et y mouraient. » Et même n'est-ce pas un peu de sa propre irritation qu'il confie à l'émigré Lénine lorsqu'il lui fait dire : « L'émigration, quel méchant nœud de vipères, toujours grouillant, toujours sifflant... » (Lénine à Zurich). C'est, pour Soljénitsyne, de l'intérieur de la Russie que doit jaillir la « lumière spirituelle » de la nation. Non seulement il prend la défense de ces « rétrogrades » et « nigauds » de slavophiles du XIXe siècle, mais encore il se fait l'avocat de leurs thèses : préserver les chemins de traverse, conserver les petites fabriques, les maisons sans étages, le fumier naturel, etc. Rien ne lui paraît plus actuel et il propose même de rétablir les barrières d'octroi aux portes des villes pour en exclure les véhicules à moteur... On retrouve également chez Soljénitsyne l'opposition slavophile entre le paraître et l'être, entre les deux raisons (Razoum/Rassoudok), l'une spirituelle et vivifiante, l'autre schématique et desséchante (opposition empruntée à Schelling). La Russie ne connaît pas Pélocution, la parole habile, le raffinement juridique[*7]. Le théologien Fedotov écrivait, dans sa Nouvelle Cité (recueil posthume, paru en 1952 à New York, d'articles des années 20), que la Russie avait toujours été tournée vers la « sophie » (sagesse et manifestation de Dieu dans la Création) plutôt que vers le « logos ». « La Russie est semblable à la petite muette qui voit tant de mystères par ses yeux non terrestres et qui ne peut en parler que par signes. » Soljénitsyne reprend l'idée de cette double polarité de la nature russe définie dans le Premier Cercle, alliage paradoxal de douceur et de violence (c'est l'idée des Karamazov de Dostoïevski), et comme Fedotov, il voit la synthèse de cette double nature dans la vocation russe pour le sacrifice. Il reprend également l'opposition intelligentsia/peuple (l'une malléable, l'autre inaltérable). Pour Soljénitsyne, l'intelligentsia russe (secte militante de la religion de la Cause) s'est avilie en une tribu instruite, fausse intelligentsia soviétique (malléable et prête à toutes les démissions). Dans sa définition de la nation et de la russité, Soljénitsyne se heurte au problème de l'hybridation culturelle. Sa propre conception de la « russité » comme d'une fermeté alliée à la douceur l'incite à refuser l'orthodoxie russe trop souvent soumise au pouvoir. Contre ce « byzantinisme » russe, il privilégie de façon évidente la Vieille Foi, les Vieux-Croyants d'outre-Volga, industrieux et intraitables, prêts au sacrifice et prônant 1' « auto-restriction », volontaires du bûcher au XVIIIe siècle, marchands probes et pieux au XIXe siècle[*8]. « L'idée d'une modération collective n'est pas neuve. Nous la trouvons déjà, il y a plus d'un siècle, chez les chrétiens conséquents, tels que les Vieux-Croyants russes ». L'appel au martyre, la valorisation du sacrifice personnel inclinent donc Soljénitsyne vers une religion moins grecque que russe, accordée au « mystère des forêts » d'Agnéïa. « Avec les réformes stérilisantes de Nikon et de Pierre le Grand, lorsque commença la persécution, l'écrasement de l'esprit national russe, commença aussi l'érosion du repentir, l'atrophie de cette aptitude de notre peuple » (« Du repentir et de la modération »). L'apport de l'étranger à l'histoire russe est également un constant sujet de réflexion chez lui. Sa thèse sur la révolution russe est, en gros, à l'opposé de celle de Berdiaeff. Celui-ci a, en effet, dans Vidée russe, attribué la violence destructrice du régime bolchevique à la tradition maximaliste russe (« Il y avait en Pierre des traits de ressemblance avec les bolcheviks »). Soljénitsyne, lui, a élaboré sa thèse de l'exogenèse de la révolution : doctrine importée, défendue par des Lettons et des Hongrois, imposée à un peuple qui, de tous les peuples au XXe siècle, est celui qui a le plus souffert[*9]. Lénine à Zurich a précisé les conceptions de Soljénitsyne sur ce point. Il prétend y dévoiler « des événements qui ont déterminé dans notre siècle le cours de l'histoire tout en demeurant soigneusement cachés au regard des historiens et sur lesquels la direction prise par l'Occident risquait peu d'attirer l'attention ». Il s'agit de la collusion entre l'Allemagne impériale et l'émigré russe Oulianov. Soljénitsyne a incontestablement mis de lui-même dans cet adversaire qui, a-t-il dit, « est son héros principal », qu' « il suit pour ainsi dire à la trace ». Ne serait-ce pas parce que, paradoxalement, le mépris léninien pour le « libéral » lui est proche ? Sinon, à quoi bon la discrète comparaison de Lénine avec les grands réformateurs, avec Zwingli à la statue de qui il jette, devant l'église, à Zurich, « un petit regard approbateur »? Il n'est pas jusqu'à la haine léninienne pour Plekhanov, locataire d'une cossue villa genevoise et à sa rage « régénérante » lorsqu'il se fait éconduire par le bolchevik-grand bourgeois qui ne semblent empruntées à l'expérience vécue de Soljénitsyne, lui aussi cerné par les philistins et les « pygmées »... Un spécialiste qui a consacré sa vie à l'étude du bolchevisme (après y avoir collaboré), Boris Souvarine, a écrit dans la revue Est-Ouest (Ier avril 1976) une recension détaillée et courroucée de Lénine à Zurich. L'ancien bolchevik doublé de l'érudit sourcilleux relève d'innombrables erreurs, dont voici quelques-unes : la vie sentimentale des « camarades » n'existait pas pour les socialistes d'alors (donc la mention d'Inès Armand est malsonnante) ; Lénine était très attentif à ne pas donner le flanc aux accusations, donc il n'a pas pu se laisser séduire par le charlatanisme de Parvus ; le train « plombé » n'était pas plombé; Soljénitsyne, influencé malgré lui par l'historiographie soviétique, se serait mépris sur l'importance du groupe de Lénine à Zimmerwald. En gros, Souvarine reproche à Soljénitsyne d'avoir ravivé un mythe cher aux « léninophobes ». Mais Soljénitsyne est-il si léninophobe qu'il semble? De ce Lénine bouillant, entièrement adonné à la Cause (y compris dans son « roman » avec Inès Armand), Soljénitsyne a fait un portrait à double fond, si j'ose dire. Car, derrière Lénine, se profile un double démoniaque, le socialiste juif russo-allemand Parvus (Helfand de son vrai nom), homme d'affaires prospère dont Soljénitsyne a fait l'instigateur secret et satanique des deux révolutions russes : en 1905, il avait été le bras droit de Trotski. Boris Souvarine démontre expressément l'exagération erronée du rôle de Parvus en 1905 chez Soljénitsyne. Le soviet de 1905 n'a jamais été l'œuvre de Parvus (« Mes soviets étaient en passe de devenir le pouvoir », lui fait dire Soljénitsyne...). Toujours est-il que Parvus est comme « chargé » du péché de haine du peuple russe, et il n'est évidemment pas fortuit que Parvus soit juif à cent pour cent (Lénine l'est, pour un quart...). Parvus propose ses services à Lénine. « Ce qui manquait à Lénine, c'était l'ampleur. Une étroitesse sauvage, intolérante de schismatique faisait travailler à vide son énergie démesurée [...]. Cette étroitesse d'esprit de « sectant » qui, en Europe, le condamnait à la stérilité, à un destin exclusivement russe, en faisait aussi quelqu'un d'irremplaçable quand il s'agissait d'agir en Russie même. » Parvus vient tenter Lénine. Scène étrange où, assis en boule sur le lit de fer Spartiate d'Oulianov, il lui « ouvre toute grande l'arène du monde ». Les deux hommes sont animés par la haine de la Russie : ameuter tous les allogènes, faire massacrer les officiers par les soldats, diriger l'impérialisme allemand contre le russe... « Béhémothique », monstrueux, concupiscent, semblant véhiculer dans ses veines « non du sang rouge, mais de l'eau - verte comme sa peau », Parvus est le Tentateur. Lénine, par pusillanimité, confort moral du clandestin qui a peur d'ôter le masque, refuse à moitié l'offre du Tentateur, tout en lui cédant un de ses collaborateurs, Hanecki. Plusieurs commentateurs ont noté l'étrangeté d'une scène qui met en vedette le juif apatride, cupide, monstrueux. Soljénitsyne réemploie-t-il, consciemment ou non, un vieux « modèle » culturel antisémite ? Disons plutôt qu'il cherche une incarnation à sa thèse de l'exogenèse de la révolution. Il refuse la « russité » de la révolution, il doit donc l'expulser, comme un démon. Parvus est moins juif que « satanique », « béhémothique » : un tel désintéressement dans la vénalité, une telle énergie dans l'organisation du désordre lui semblent proprement démoniaques. Parvus auprès de Lénine, c'est Piotr Verkhovenski auprès de Stavroguine. L'hybridation des cultures, des histoires, semble insupportable à Soljénitsyne. Il tente donc de la conjurer (« Toutes les premières années de la révolution ne ressemblaient-elles pas à une invasion étrangère? »). Pour parvenir à l'épuration de la nation russe, Soljénitsyne est prêt à un recul de la Russie sur ses véritables aîtres, les immensités ingrates du Nord et du Nord-Est, les anciennes colonies de la république médiévale de Novgorod-le-Grand. « Le Nord-Est, c'est le rappel que nous sommes, nous la Russie, le nord-est de la planète, et que notre océan à nous, c'est le Glacial[*10], et pas l'Indien, que nous ne sommes pas de la Méditerranée, ni de l'Afrique, que nous n'avons rien à y faire » (Lettre aux dirigeants). Ce repli sur une vie difficile sera à la fois un repli géographique et une fortification du cœur. Toute cette apologie du retrait s'oppose à la tradition du XIXe siècle finissant : la revendication de Constantinople. Dostoïevski, qui avait beaucoup contribué au mythe de la reconquête de la « seconde Rome » par la « troisième », avait, dans son dernier Journal d'un écrivain, changé du tout au tout et préconisé la direction inverse, celle de la Sibérie[*11], le Nord-Est dont parle Soljénitsyne. En revanche, les « libéraux » honnis, tel Milioukov, avaient, en 1917, criminellement continué la guerre pour les beaux yeux des Alliés, tout en exploitant démagogiquement la vieille revendication. Soljénitsyne redonne vie au vieux principe dans lequel les slavophiles du XIXe siècle voyaient l'originalité du caractère russe : la communauté paysanne. Certes, le mir ne revivra pas tel quel, mais puisque le Juste du village a survécu à tous les laminages de la campagne russe, c'est que le fondement moral subsiste. Il y a chez Soljénitsyne un évident rêve anarchique : il cite d'ailleurs, dans le Pavillon, l'Entraide parmi les hommes de Kropotkine (1907). Mais ce rêve utopique a chez lui un fondement religieux, il se relie à l'attente du royaume de Dieu. Soljénitsyne croise le fer avec ceux qui prétendent que le peuple russe est culturellement mort, surtout dans sa forme de culture paysanne. Il cite dans son interview de 1979 l'émigré Yanov et polémique implicitement avec Andreï Siniavski et sa petite revue Syntaxis. Lorsqu'il dit que l'émigration actuelle n'est qu'une « petite queue de la juive », il polémique également contre les revues israéliennes de langue russe où, par exemple, la « prose villageoise » - le courant littéraire le plus vivant actuellement dans la littérature soviétique - est cruellement moquée[*12], Une polémique circonscrite au tout petit cercle du public russophone émigré apparaît - dans la perspective faussée du ghetto linguistique de cette même émigration - comme une véritable « curée » contre la Russie. La vraie langue, le vrai type physique russe (« les yeux purs comme un lac » du paysan d'Olonets), la musique russe, les mœurs russes proviennent de la Russie paysanne. Et, paradoxalement, la « glébophilie » de Soljénitsyne[*13] l'entraîne à une apologie tout à fait sincère de la branche paysanne de la littérature soviétique contemporaine. Dès 1972, il avait salué hautement Choukchine, Mojaïev, Tendriakov, Belov, Solooukhine, Iouri Kazakov. Dans son interview de février 1979, il va jusqu'à déclarer que « cinq ou six auteurs » soviétiques (qu'il ne citera pas pour ne pas leur nuire) représentent aujourd'hui le meilleur de la littérature mondiale. Gageons qu'il y a, parmi ces auteurs élus, Raspoutine, Belov, Astafiev, Zalyguine, Mojaïev. Soljénitsyne souligne avec force que, pour la première fois, des auteurs paysans prennent la parole. Tolstoï avait, une ou deux fois, noté des récits de paysans, mais il restait un seigneur, quoi qu'il fît. Belov ou Raspoutine sont eux d'authentiques paysans, résidant dans leur province (le Nord et la Sibérie), écrivant cette langue exempte de tout « européanisme » dont rêve Soljénitsyne. Quoique soviétiques et publiés en urss, ils sont tous imprégnés des valeurs éthiques et religieuses du monde paysan russe. Authentique littérature paysanne, renaissance d'une petite intelligentsia prête au sacrifice, à « passer par le crible de la justice », en voilà assez pour nourrir l'optimisme de Soljénitsyne. C'est de Russie que vient aujourd'hui la lumière[*14]. En définitive, la nation est pour Soljénitsyne une personne. Elle a, comme chaque homme, un visage et une conscience. Et c'est cela qui sauve Soljénitsyne du péché nationaliste[*15]. Étrange nationaliste qui exige le retrait des territoires non russes, le repli sur la partie la plus ingrate du territoire, le renoncement à tout impérialisme et le repentir national pour les péchés commis à l'égard des autres nations! Car, en définitive, on ne comprend rien aux slavophiles russes, non plus qu'à Soljénitsyne, si l'on ne voit la source religieuse de leur slavophilie. Soljénitsyne n'a d'ailleurs pas pu ne pas lire la mise en garde véhémente du philosophe Vladimir Soloviev contre 1' « adoration de la nation » (dans le cycle de conférences « La question nationale »). Pour lui, devenir « une miette de son propre peuple », c'est devenir un agent du royaume de Dieu, une parcelle de l'icône-nation ; et le premier des critères en est, pour la nation comme pour la personne, la confession des péchés. Il y a quelque chose de fondamental dans l'insistance de Soljénitsyne à rappeler le « don de repentir » qui caractérise la vie russe, la tradition du « dimanche du pardon », les « ondées de repentir » qui, à intervalles réguliers, assainirent la vie russe (Alexandre Herzen battant la coulpe russe pour l'écrasement de la révolte polonaise, en 1863). « II fut une époque lointaine (avant le XVIIIe siècle) si riche en élans de repentir que c'était véritablement une des marques distinctives du caractère national russe. » Khomiakov et les slavophiles russes appelaient également leurs contemporains au repentir. Ne dites pas : « C'est le passé, C'est le péché de nos ancêtres, Et notre jeune génération Ne saurait en répondre aujourd'hui. » Non, ce péché est sur nous à jamais : En nous, dans nos veines et notre sang. Il s'est ancré dans vos cœurs Morts à l'amour. Priez, repentez-vous! Cet appel de Khomiakov, en 1844, à une Jeune Russie qui devait se repentir du servage, Soljénitsyne le lance aujourd'hui à I'urss coupable du Goulag. S'il y a des impuretés dans le nationalisme de Soljénitsyne, elles sont corrigées par ce primat éthique, balayées par ce souffle. Tout pouvoir corrompt : Soljénitsyne, comme les slavophiles, oppose le pouvoir visible et impur à une souveraineté invisible et morale du peuple. Avec la même force d'athlète qu'il met au service du combat, Soljénitsyne se met au service du repentir et prend sa charge de la « haine de loup » qui a édifié le Goulag. Il va jusqu'à faire un paradoxal éloge des défaites, déplorant que la victoire de Poltava ait entraîné la Russie vers le sud... « L'histoire russe a la signification d'une confession universelle », écrivait déjà Constantin Aksakov. La conception qu'a Soljénitsyne de l'histoire est également empruntée aux slavophiles. Les mutations brusques dont parle Hegel sont l'apparence. La vraie histoire est « difficile, authentique, invisible » (Août 14). Difficile parce qu'elle repose sur la volonté des « sujets pensants », comme disait Mikhaïlovski, l'apôtre du populisme. Authentique parce qu'elle est organique, non séparée des autres ordres de la vie (biologique, économique, spirituel). Invisible parce qu'elle est le mystère même de la liaison homme-Dieu. Lorsque surviendra l'éclairage final, la « lumière joyeuse » du tropaire de Pâques, l'unité de la nation apparaîtra. Soljénitsyne est habité par la vision de la Divino-Humanité à laquelle Soloviev lui-même avait peut-être renoncé à la fin de sa vie. Être russe, c'est donc préparer cette parousie. Soljénitsyne n'échappe pas à ce vieux défaut de la pensée russe : le mépris des œuvres, la vénération pour une nation d'autant plus sainte qu'elle est souillée. Un personnage d'Août 14 dit : « Moi, je ne vois pas plus grand que la Russie. » Il est vrai que cette Russie est le champ clos où aujourd'hui se confrontent le passé et l'avenir, le bien et le mal. Soljénitsyne en a un sentiment physique intense, pour ainsi dire global. Sa Russie n'exclut personne : ni les bourreaux, ni les victimes, ni les hommes, ni les bêtes. Cette Russie colle à la mémoire des bourlingueurs de camps, s'accroche aux rescapés, se révèle dans le tintamarre du « wagon-zak » où voyagent les dépossédés de l'Archipel, c'est elle que découvre le jeune Andersen, collé à la cloison du compartiment-prison de son wagon, tandis que de l'autre côté, à trois centimètres, une jeune fille russe qu'il ne voit pas murmure pour lui le secret de la Russie : « Uni à cette jeune fille invisible (et sûrement et naturellement et obligatoirement belle), il vit la Russie pour la première fois et, pendant toute une nuit, la voix de la Russie lui dit la vérité. C'est aussi une manière de découvrir dès la première fois un pays... (Au matin, il lui restait encore à apercevoir par la fenêtre ses sombres toits de chaume, tout en entendant le triste murmure de sa mystérieuse initiatrice) » (Archipel, II, 1). Visage invisible, icône acheïropoïète, vestiges d'un paradis de beauté tombé sur la terre et que « depuis mille ans on foule aux pieds et on ignore... », la Russie, c'est cela. Ou plutôt, être russe, c'est voir cela... 1 Petite vengeance de Soljénitsyne à l'égard d'un pays où il se sentit confiné et où le fisc de Zurich lui causa des désagréments?... 2 Winfried Scharlau, Zbynek Zeman, Freibeuter der Révolution, Koln, 1964. 3 Tchkheïdzé, un menchevik, devint président du soviet de Petrograd en 1917 ; Kerenski, chef du groupe des « travaillistes », forma le deuxième gouvernement provisoire en juillet 1917 ; Milioukov était le leader du parti « constitutionnel démocrate » ; il devint ministre des Affaires étrangères du premier gouvernement provisoire. 4 Par sympathie pour Stolypine, il débaptise les wagons-prisons baptisés depuis 1910 du nom de l'ancien ministre tsariste, et les appelle « wagons-zak » (wagons à détenus), selon leur appellation officielle. 5 Aliocha et Ivan évoquent, bien sûr, les deux frères Karamazov qui discutent dans l'auberge russe du problème de Dieu : pro et contra... 6 C'est Witte et les autres « libéraux » qui ont imposé à la monarchie une sorte d'alliance contre nature, selon Soljénitsyne. 7 L'historien américain Richard Pipes a relevé des emprunts textuels, dans l'interview accordée à Sapiets, au juriste russe Pobedonostsev, le célèbre procureur du saint-synode, l'ami de Dostoïevski à la fin de sa vie, théoricien de l'irrationalisme historique. C'est de lui que vient l'idée défendue par Soljénitsyne du pouvoir « exorbitant » de la presse démocratique. 8 Les grands romans de Melnikov-Petcherski consacrés à la vie quotidienne de ces communautés d'outre-Volga, chefs-d'œuvre de l'écriture folklorique et du style « vieux-russe », ont exercé sur Soljénitsyne une influence certaine. 9 Soljénitsyne a donné, dans le deuxième tome de l'Archipel du Goulag, le chiffre de 66 millions de victimes dues à la révolution et à la dictature stalinienne. Ce chiffre énorme est emprunté aux travaux du démographe I. A. Kourganov qui, en évaluant les « trous » dans la démographie de I'urss, est parvenu au chiffre de 110 millions de pertes entre 1917 et 1959 et, par différents calculs, en a imputé un peu plus de la moitié aux événements politiques. L'article de Kourganov où Soljénitsyne a puisé a été publié d'abord en russe, à New York, en 1964, puis en français dans la revue Est-Ouest, en mai 1977. Dans une étude plus récente et mieux argumentée, un autre démographe soviétique, qui n'est pas émigré et qui a publié son texte en Occident sous le nom de Maksudov, parvient au chiffre de 42 millions de victimes. Maksudov écrit : « Combien sont tombés dans le gouffre ? Cette question conserve toute son actualité. Elle s'élève avec douleur et colère des pages de l'Archipel. [...] Mais le temps n'est pas encore venu de constituer le " synode des réprouvés ". Même les évaluations sommaires - " combien en tout, en gros " - diffèrent à des dizaines de millions près » (Cahiers du monde russe et soviétique, vol. XVIII-iii, juill.-sept. 1977). 10 Un personnage d'Août 14 dit la même chose : « Notre océan, c'est le Glacial. » 11 « Pourtant, l'Asie est, l'Asie peut être notre vraie sortie vers l'avenir, je ne cesserai de le clamer ! Et si l'on parvenait chez nous à faire au moins une place à cette idée, oh quelle racine serait alors assainie » (Journal d'un écrivain, janvier 1881). 12 Voir la revue le Temps et Nous ( Vremja i my). Le numéro de janvier 1978 contient par exemple un virulent article de polémique contre le recueil Des voix sous les décombres et un autre article sur la « littérature villageoise » où est analysée fort méchamment l'œuvre de Fedor Abramov. 13 J'emploie « glébophilie » par référence au « potchvennitchestvo » dont Dostoïevski et son frère s'étaient fait les avocats dans leurs revues le Temps et l'Époque. 14 De nombreux esprits occidentaux sont attentifs, eux aussi, à la renaissance spirituelle russe actuelle. Citons entre autres l'écrivain catholique Stanislas Fumet. 15 Relevons, pour l'illogisme de l'histoire, qu'il a aussi été accusé de « progermanisme », de « défaitisme », d' « antinationalisme » après la parution d'Août 14. |