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Soljénitsyne 10. "De l'autre rive" Œuvres de Soljénitsyne Ouvrages en français Ouvrages en langue étrangère sur Soljénitsyne web — Alexei Grinbaum 2005 |
« De l'autre rive »Étrange destin des Russes - toujours voir plus loin que leurs voisins, toujours voir plus sombre, et manifester hardiment leur pensée de Russes, de « muets », comme disait Michelet. ALEXANDRE HERZEN préface à De Vautre rive (1855) L'aventure naît d'une poignée de « nouveaux décembristes » qui, dans une prison-laboratoire de la banlieue de Moscou, fondèrent une nouvelle « Académie » d'hommes libres. De cette « arche » d'amitié et d'échange viril sont nés le destin et la force de Soljénitsyne. Une force qui l'a conduit à devenir un des auteurs les plus significatifs de notre temps. En révélant au monde une terrible entreprise de servitude, il a réenraciné la littérature dans le fondement moral sans lequel il n'est point d'universalité. Le rôle prophétique ne diminue pas l'écrivain en lui. La puissance « beethovénienne » de son art, de sa vision, de la densité spécifique de son texte est évidente. La variété du ton, la cruauté de l'ironie, l'ardeur du polémiste le haussent au-dessus de la prose de son pays. Mais ce qui, peut-être, le rapproche le plus des grandes œuvres « totales » d'un Goethe, d'un Tolstoï, c'est le sens recouvré, la force impressionnante du sentiment de la terre, de la densité et de la pureté du terrestre. C'est cela qui donne à sa virulente dénonciation des violences et des souillures de cette terre leur exceptionnel impact. Le pamphlétaire, l'accusateur est en liaison avec un « élémentaire » puissant qui leste sa poétique. On dirait que les ignominies de l'histoire humaine viennent s'inscrire sur un fond cosmique inexpugnable (chez Chalamov, disparaissent le cosmos, la terre et, naturellement, toute trace de cette herbe dont Tolstoï disait qu'en dépit des hommes, elle pousse toujours entre les pavés des prisons). « Nous n'existions pas encore que ces îles avaient déjà surgi de la mer, qu'elles s'étaient couvertes de deux cents lacs poissonneux, peuplées de coqs de bruyère, de lièvres, de cerfs, à l'exclusion des renards, loups et autres carnassiers de tout poil. Les glaciers apparurent et disparurent, les blocs erratiques s'entassaient autour des lacs, les lacs gelaient dans la nuit d'hiver des Solovki, le vent faisait hurler la mer [...]; grandissaient et épaississaient les sapins ; gloussaient et cacardaient les oiseaux, trompettaient les jeunes rennes : la planète tournait, emportant toute l'histoire du monde, les royaumes naissaient et tombaient, et ici il n'y avait toujours ni bête carnassière ni homme » {Archipel III, u). Sans cette innocence de la terre, les imprécations soljénitsyniennes n'auraient pas la même puissance. C'est cela qui donne à l'œuvre sa sérénité, en dépit des atrocités et des souffrances qu'elle dénonce. L'ampleur de la sensibilité, appuyée sur la force poétique, l'ironie, une liberté d'écriture extraordinaire différencient l'œuvre de Soljénitsyne des œuvres russes contemporaines. Il n'est pas le seul, ni le meilleur pour l'observation des mœurs contemporaines en Russie. Et d'autres que lui ont su maîtriser et transmettre l'expérience incommunicable de la résistance solitaire au totalitarisme. Il n'a pas la richesse du réseau de références culturelles de Mikhaïl Boulgakov. Dombrovski, l'auteur de la Faculté de l'inutile, a su traduire le fantastique de l'oppression en des mythes et fantasmes personnels peut-être plus puissants. Le livre de Siniavski, Une voix dans le chœur, est une chronique plus esthétique de la survie culturelle et cosmogonique du prisonnier dans le cosmos rabougri de la « zone ». Mais il est le seul à avoir su à un tel degré intégrer le lyrisme souffrant et repentant de sa propre expérience dans le « torrent » historique, dans la coulée dévastatrice de violence humaine où Phomme-loup est mesuré au passé comme au futur. Les « nombres » indéfinis de la longue théorie des victimes emplissent son espace et y élèvent leur voix discordante. D'une forêt d'hommes-matricules monte un chœur mystique. Auraient-elles jamais trouvé accès à l'espace humain du témoignage, ces armées de fantômes, sans cet homme forcené, ce mathématicien à la « mémoire accrocheuse », ce tacticien-né entré dans la révolte comme dans un ordre monastique ? Certes, Soljénitsyne a des côtés irritants : une ardeur de converti, un manichéisme qui s'accuse dangereusement, une phobie d'un Occident qui l'a pourtant sauvé par sa presse. Mais sa formidable résistance, sa conviction que la mémoire est la seule thérapeutique humaine à l'échelon des nations, sa naïve et fraîche foi dans l'action du Juste sont mieux que salutaires, ce sont des éléments irremplaçables de notre vie spirituelle d'aujourd'hui. Sa foi religieuse y est pour beaucoup, son enfance pieuse : « Les heures passées à tant d'offices religieux et cette empreinte originelle d'une fraîcheur et d'une pureté extraordinaires que ne purent ensuite éroder ni les meules de la vie ni les théories intellectuelles. » Sa foi rappelle la foi puritaine des calvinistes, des jansénistes, des Vieux-Croyants. Il y a même dans son amour religieux du travail, de la « besogne », joint à l'ascèse personnelle, quelque chose de fondamentalement puritain. Son attitude antichrématistique, cette apologie constante du jeûne, sa réserve en face des « beautés étrangères » de l'art européen de Saint-Pétersbourg, son animadversion pour le confort, pour « l'installation » dans la vie (ce qui n'exclut pas l'amour de l'ingénierie, de l'économie bien conduite), tous ces traits sont caractéristiques de certains paradoxes inhérents au puritanisme, dont Max Weber a bien montré que la vertu qu'il prône crée les richesses qu'il abhorre. Aujourd'hui, il est clair que son hostilité au régime totalitaire s'inscrit dans un refus plus vaste de la civilisation matérialiste occidentale. Face à 1' « européanisme » de la civilisation industrielle de troisième génération, Soljénitsyne dénonce une commune et mortelle « course aux biens » à l'Est comme à l'Ouest, et il se moque de l'eurocentrisme qui laisse croire que toutes les cultures humaines n'ont d'autre chemin à prendre que celui de l'industrialisation à outrance et de la démocratie juridique (où chacun mène sa propre expansion jusqu'aux extrêmes limites de son droit). La figure de Matriona, symbole de l'auto-restriction et de la persistance d'une culture cachée populaire intacte, est un modèle pour l'Ouest comme pour l'Est. Mais Matriona existe-t-elle en beaucoup d'exemplaires dans la Russie d'aujourd'hui, entrée - quoi qu'il en pense - dans la course au bien-être ? Soljénitsyne rejette le « modèle occidental », et l'Occident lui répond de plus en plus souvent avec hargne. L'éditorialiste du New-Yorker, en date du 12 février 1979, le rapproche de l'ayatollah Khomeiny et met en évidence leur commun refus de l'Occident athée. Mais il serait plus équitable de remarquer que la singulière perspicacité de Soljénitsyne lui a donné de comprendre de nombreux événements de notre temps (y compris les bouleversements en Iran). Profondément persuadé que les cultures récalcitrantes à l'Occident ne lui céderont pas, il met parmi ces cultures, à côté de l'Islam, de l'Inde et de la Chine, la Russie, cachée sous son fard idéologique. C'est la vieille idée de Spengler, mais repensée après une catastrophe de la condition humaine dont Spengler et ses contemporains n'avaient pas idée. La grandeur de Soljénitsyne, c'est que sa vision globale, son penchant vers un régime théocratique, son appel angoissé à une « auto-restriction » de chaque nation passent toujours par l'appel à la personne humaine. Sa forme inférieure, laïque, est celle de l'honneur. L'honneur consiste à ne pas souiller son âme, à être victime plutôt que bourreau ; c'est à l'honneur que fait appel le colonel Vorotyntsev dans Août 14 ; l'honneur exige de « ne pas vivre selon le mensonge ». Mais la forme supérieure, positive, de cet appel est le sacrifice. L'honneur rapproche les héros soljénitsyniens de ceux de l'Antiquité, des stoïciens ou de Socrate. Le sacrifice les appelle à une sainteté chrétienne. Soljénitsyne n'est pas un politicien ; toute son énergie est adressée à 1' « autonomie » de chaque personne, jamais à un groupe en tant qu'instrument d'une stratégie politique. Chacune de ses œuvres, comme chacun de ses appels publics, est une leçon de ou une réflexion sur l'autonomie de la personne humaine au « siècle du barbelé ». Cela va de l'autonomie naturelle du paysan Blagodarev, qui envisage de se cacher dans la forêt de Grùnfliess en mangeant des racines et des herbes, jusqu'à l'autonomie supérieure des figures de saints dont Soljénitsyne fait le portrait au Goulag. Ce manichéen a besoin d'un ennemi déclaré. Devenu historien, engagé dans une course contre la mort pour achever les « nœuds » de son enquête sur la révolution russe, saura-t-il, historien, se préserver de la tentation d'y « régler ses comptes » avec un libéralisme haï ? Le résistant peut haïr, pas l'historien. Il a peut-être tort d'entamer son enquête en 1914, trop tard, lorsque les jeux sont déjà faits. Il eût été plus juste de juger le libéralisme russe à l'heure de son ascension, dans la Russie des zemstvos, des écoles, de Tchékhov et des universités du soir, une Russie sans façade mais qui se hissait discrètement vers une civilisation efficace et plus équitable. Il a sans doute tort aussi de mépriser les formes juridiques de la société civile, reprenant à son compte un vieux péché des slavophiles et plus encore de leurs faux héritiers à la Pobedonostsev. Mais chacun de ses appels a le souffle de la conviction et, par là même, fait du bien au monde. Il y a près de cent ans, le starets Zossime envoyait son disciple Aliocha « dans le monde ». Ce monde a pris un terrible visage de loup, que Soljénitsyne a éprouvé sur sa personne et qu'il nous a fait voir. Comme Aliocha, il est habité à la fois par la fièvre du combat et par la lumière intérieure, cette « région de lumière et de paix » à laquelle il conduit les héros d'Août 14. Soljénitsyne se situe certes dans la littérature dissidente russe. Il n'est pas le seul à avoir révélé et réfléchi sur le Goulag. Lui-même fait allusion à la nombreuse armée des dissidents. Longtemps, le débat Sakharov-Soljénitsyne a paru le débat central. Il tournait autour de la valeur de la démocratie. Sakharov a plus ou moins rejoint aujourd'hui la position de Soljénitsyne : le « mouvement démocratique » n'apparaît plus aujourd'hui la solution qui s'impose. Aux lutteurs-poètes comme Galanskov ont succédé les sceptiques, une jeune génération aguerrie dans le combat dissident et qui y a acquis une lucidité nouvelle dans l'histoire de la pensée russe : Amalrik, Boukovski. Leur réflexion prend parfois un tour antirusse ; la tentation du refuge slavophile leur est radicalement étrangère. A côté d'eux, des aînés divers qui, aujourd'hui, souvent s'entre-déchirent : un Chalamov resté en urss et qui a payé sa tranquillité d'une déclaration d'allégeance, un Victor Nekrassov souriant, sceptique, aquarelliste en littérature, le seul à regarder l'Occident pour de bon, un Vladimir Maximov tourmenté, attaqué, écrivain populiste et baroque, un Andreï Siniavski paradoxal, esthète, poète du microcosmos goulagien, pamphlétiste à la Rozanov, une Nadejda Mandelstam, restée en Russie et dont la remarquable analyse du phénomène totalitaire est tout entière greffée sur la lucidité poétique et tragique d'Ossip Mandelstam... Et puis le dernier venu des émigrés, le philosophe satiriste Alexandre Zinoviev dont les Hauteurs béantes sont une cruelle saga des attitudes de la dissidence, et même une combinatoire de tous les gestes humains en régime totalitaire, sinistre loufoquerie dont la conclusion est partagée par Soljénitsyne dans sa dernière interview de février 1979 : le communisme est achevé, l'utopie est installée, elle n'est rien d'autre que cette dictature du médiocre. Zinoviev nous offre un avenir achevé, sans héroïsme ni transcendance possible, où le seul salut de l'individu est dans le mimétisme social et l'abjection du quidam. Les personnages des Hauteurs béantes portent sur celui qu'ils appellent le « Père-la-Justice » des jugements parfois condescendants : « II ne faut pas le juger trop sévèrement. C'est un homme qui s'est formé tout seul. Il a écrit en se cachant, dans le plus grand secret. Les critiques auxquelles il a droit sont partiales et injustes et tiennent plus du pogrom que d'autre chose. Lorsqu'il reçoit des approbations, c'est de l'encensement tout aussi partial [...]. Le Père-la-Justice est une victime des circonstances, même s'il joue un rôle de prophète. C'est pourquoi il entend jouer celui d'un éducateur et d'un juge. » Zinoviev est un logicien des sciences, un spécialiste des logiques pluridimensionnelles. Le monde de Soljénitsyne paraît, à côté du sien, bien « euclidien ». Entre eux deux, passe la frontière invisible d'une génération. Après tout, celle de Soljénitsyne, du moins ses rescapés, a su obtenir une certaine « justice ». Mais, plus profonde encore, passe la frontière entre le logicien et le moraliste. Le logicien qui vient du « système » et qui va vers un implacable pessimisme. Le moraliste qui vient du Goulag et qui va vers un royaume d'Élus. La grandeur indiscutable de Soljénitsyne, c'est d'avoir procédé au plus gigantesque drainage de l'histoire de notre siècle. Pas seulement en mettant au jour, dans sa puissante verve d'historien-poète, les innombrables « canalisations » qui alimentaient les îles invisibles de l'Archipel du Goulag, mais également en drainant nos âmes. Il est la réponse chaude, violente, sarcastique, cruelle et chaleureuse, à nos atermoiements devant le Léviathan totalitaire et aux interrogations de 1' « homme révolté ». Après lui, tout est plus clair, tout est plus sain. A ce drainage des impuretés du siècle et de l'homme, il a donné une forme poétique puissante, lyrique et ironique, cabrant la langue russe pour lui restituer l'énergie populaire et le sens prophétique. Il est la preuve vivante que l'histoire emprunte encore les voies de l'écriture. Car seule l'écriture peut mobiliser et structurer la somme homérique d'émotion, d'indignation, d'ironie, de cri et de prière qu'il faut pour penser le siècle des goulags. Ni le premier écrivain russe de la prison, ni le seul écrivain de la prison d'aujourd'hui, Soljénitsyne s'inscrit, après tout, dans une longue tradition qui ne compte pas seulement Silvio Pellico ou Dostoïevski, mais également saint Paul. De ses contemporains, il se distingue par un refus absolu de la structure carcérale qui, chez Chalamov ou Siniavski, finit par régir les mondes intérieur et extérieur, la petite et la grande « zone », pour parler en langage zek, et finalement quadrille le monde sinistre du logicien Zinoviev sans que celui-ci ait connu le Goulag dans sa chair. Soljénitsyne a trouvé, au cœur même de son expérience concentrationnaire, non la nuit de l'absurde mais l'éclat du sens. Là s'est forgé son « caractère définitif » ; là est née sa voix exigeante qui malmène autant l'Occident que l'Orient. La prison n'est pas pour lui la métastase obsédante qui envahit tout l'organisme de notre siècle, mais « le premier amour » et la naissance d'une liberté. Prophète d'un nouveau « jeûne » à l'échelle de l'humanité entière, Soljénitsyne est devenu, comme tant d'autres grandes voix de l'histoire humaine, une voix de l'exil. Comme si l'exil était la seule situation d'où puissent venir les voix à partir d'une certaine force. Comme si l'exil convenait seul aux voix qui déclenchent « les cataractes de la vérité ». Ce proscrit, dont la voix vient aujourd'hui non du Vermont, mais de cet éternel exil des prophètes, refuse lui-même d'être d'ailleurs que de Russie. Le destin de Soljénitsyne peut nous rappeler celui de Herzen, le grand exilé russe du XIXe siècle qui, lui aussi, venu en Occident, dénonçait l'Occident bourgeois et égoïste et s'agrippait à une vision slavophile de la Russie pour ne pas sombrer dans le pessimisme historique. La même occidentophobie nourrit l'une et l'autre vision du monde. Et c'est Herzen qu'invoque l'oncle de Volodine, dans le Premier Cercle (révisé), pour justifier que l'amour de la patrie puisse engendrer la haine des gouvernants de cette patrie. Comme Herzen, Soljénitsyne vit dans une Russie utopique qui, littéralement, n'a pas de lieu. La fuite dans une autre réalité ou une autre langue appellerait aussitôt le châtiment suprême : « La langue se déroberait. » Il s'enfonce donc dans son désert, plus iconoclaste et plus ascète que jamais, et criera de ce désert qui est le lieu même des grandes voix. De cette « utopie » de l'exil, Soljénitsyne peut faire le meilleur ou le pire. Sisyphe vainqueur d'un premier rocher, car son cri a déclenché l'avalanche sur tous les goulags de cette terre, il s'estime assez riche de ce premier « ébranlement de l'âme » pour aborder l'ébranlement de 1917 et pousser son second rocher devant lui. La prison lui a donné le fond que Tolstoï cherchait sous son pied. Il est une voix d'outre-Goulag, une voix joyeuse, délivrée, « décourbée », russe par sa nature et prophétique par sa vocation, une voix qui s'est élevée « sous l'haleine de la mort ». Une voix qui peut aujourd'hui s'enfermer dans cette Russie utopique ou exercer un nouveau ministère de prophétie. |